Les assises électorales

Le dernier budget du gouvernement Trudeau a la saveur prévue : fortement électorale. Sautent aux yeux les annonces accrocheuses, le saupoudrage au profit de tout un chacun, les promesses alléchantes faites pour répondre aux critiques… L’effort de différenciation va toutefois plus loin, surtout à l’égard des conservateurs. C’est en fait toute la trame narrative qui sous-tend ce budget qui prépare le terrain pour l’automne 2019.

Le gouvernement libéral a de la suite dans les idées depuis son élection en 2015. Il affiche toujours un déficit, investit toujours dans les infrastructures, reste solidaire des Autochtones. Et soutenir cette chère classe moyenne demeure toujours le but ultime, comme le répète le titre du budget présenté mardi par le ministre des Finances, Bill Morneau.

Il y a là une part de slogan, c’est évident, mais aussi une part de vérité. Trois des nouvelles mesures annoncées pourraient, entre autres, avoir un réel impact dans la vie de gens à revenu faible ou modeste. Il y a les jeunes ménages qui espèrent acquérir leur première propriété. Ils pourront, à certaines conditions, bénéficier d’une aide supplémentaire de la SCHL. Les personnes âgées qui dépendent du Supplément au revenu garanti pour boucler leurs fins de mois pourront conserver une plus grande part d’un revenu d’emploi ou de travail autonome avant d’être pénalisées financièrement.

Quant aux travailleurs désireux de peaufiner leurs compétences, ils auront droit, pour payer leur formation, à un crédit d’impôt remboursable. Que ce crédit soit remboursable signifie que même un travailleur dont le revenu est trop bas pour payer de l’impôt aura accès à cette aide financière. L’envers du premier crédit conservateur pour l’activité physique des enfants, par exemple, qui était non remboursable. Les plus pauvres n’y avaient pas droit.

En ciblant ces groupes et en le faisant de cette manière, les libéraux veulent mettre en relief ce qui les distingue avant tout des conservateurs, tout en tentant de rassurer les néodémocrates hésitants.



 

L’exercice a toutefois ses limites car, comme les conservateurs avant eux, les libéraux refusent de corriger ou, du moins, d’atténuer le déséquilibre entre la part des revenus fédéraux payés par les particuliers et celle des entreprises. En 2017-2018, 49 % des revenus d’Ottawa provenaient des particuliers et 15,2 %, des entreprises. Si on veut alléger le fardeau fiscal des Canadiens sans amputer les services, il faudra trouver un moyen de solliciter les autres contribuables. Sinon, la qualité des services et la capacité du gouvernement à répondre aux imprévus s’en ressentiront. On le voit déjà quand on parle d’afflux de migrants ou de crise des opioïdes, par exemple.

Tout est question de choix en matière de partage de la richesse. En 1966-1967, aux débuts de l’État-providence, les Canadiens acceptaient de consacrer une part de leur richesse collective à peu près équivalente à celle qu’ils investissent aujourd’hui pour soutenir le gouvernement fédéral. Les revenus fiscaux d’Ottawa représentaient alors 15,4 % du PIB et les dépenses, 14,3 %. Selon les documents budgétaires publiés mardi, les revenus fiscaux d’Ottawa représenteront entre 14,7 et 14,9 % du PIB au cours des cinq prochaines années. Et la part des charges de programmes ? Elle passera de 14,3 % du PIB en 2019-2020 à 13,8 % en 2023-2024.

Le gouvernement est pourtant devenu beaucoup plus complexe et les programmes publics, plus étendus. Les besoins existent toujours et il faut y répondre. Ce n’est pas un encouragement à dépenser sans compter, car l’équilibre budgétaire n’apparaît toujours pas à l’horizon, et le déficit et le poids de la dette déclinent, mais trop lentement aux yeux de plusieurs. Il y a là matière à débat toutefois car, comparativement aux autres pays du G7, la situation du Canada est enviable.

Le problème n’est pas de dépenser, mais de le faire aux mauvais endroits et sans vision. Ce budget n’évite qu’en partie cet écueil. Il est généreux d’un côté mais, de l’autre, il tente d’éblouir avec un essaimage aux retombées douteuses, mais à la visibilité assurée.

Malgré tout, les arbitrages faits permettent de cerner et de rappeler certaines différences importantes entre libéraux et conservateurs et, dans une moindre mesure, les néodémocrates, en particulier en ce qui a trait à l’interventionnisme de l’État. Des différences que les électeurs auront le temps de soupeser avant d’aller aux urnes en octobre prochain, et c’est tant mieux.

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