Le royaume désuni

Theresa May a joué la montre et a reperdu. Les assurances que la première ministre britannique disait avoir arrachées lundi soir à Bruxelles relativement à l’enjeu controversé du backstop n’ont pas suffi à convaincre suffisamment de conservateurs pro-Brexit de voter aux Communes pour le traité de divorce ficelé avec l’Union européenne l’automne dernier. Bien qu’attendu, ce nouveau rejet creuse l’état d’indécision politique dans laquelle se trouve le Royaume-Uni et accroît le péril d’une rupture brutale d’avec l’UE.

Les brexiters auront été d’autant moins convaincus que le procureur général Geoffrey Cox avait, plus tôt dans la journée, douché les prétentions de Mme May voulant qu’elle ait obtenu auprès de l’UE des garanties légales que le fameux backstop — ce « filet de sécurité » prévu dans l’accord visant à éviter dans l’immédiat le rétablissement des contrôles frontaliers entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord — ne serait que provisoire.

Incapables de compromis, les brexiters les plus durs n’ont jamais vu dans ce filet de sécurité qu’un piège par lequel le Royaume-Uni allait se trouver forcé par la porte arrière de demeurer indéfiniment dans l’union douanière européenne. M. Cox leur a permis de ne pas en démordre.

Au final, les députés ont voté par 391 voix contre 242 contre l’accord de retrait, Mme May essuyant un échec à peine moins sévère que lors du premier vote du 15 janvier dernier. Quelle autorité lui reste-t-il ?

Le sort de l’entente avait été annoncé en début d’après-midi par la déclaration du Parti unioniste démocrate d’Ulster (PUD), dont l’appui des dix députés est essentiel au gouvernement de Mme May pour conserver sa majorité aux Communes, qu’il allait voter contre l’accord. Situation pour le moins singulière que celle dans laquelle sont les eurosceptiques du DUP (le parti de feu Ian Paisley), étant donné qu’une majorité de Nord-Irlandais ont voté au référendum de juin 2016 pour le maintien au sein de l’UE.

Le Brexit est essentiellement, quoique pas exclusivement, une phobie anglaise, écrivait l’écrivain irlandais Dermot Bolger dans une récente tribune du journal Le Monde. De fait, soulignait-il, il est stupéfiant que l’enjeu de la frontière irlandaise n’ait pas été relevé pendant la campagne référendaire, alors qu’il était évident qu’en cas de Brexit, le problème allait devenir central. De la cécité des brexiters découle aujourd’hui une inquiétante fragilisation de la paix construite autour des accords du Vendredi saint qui ont mis fin en 1998 à 30 ans de conflit armé en Irlande du Nord.

Suivant la stratégie en forme d’impasse de Mme May, les Communes tiendront mercredi un vote libre où les députés se prononceront sur une sortie de l’UE sans accord, la première ministre faisant le pari qu’ils auront assez peur du vide pour ne pas aller jusque-là. Suivant le rejet d’un « no deal », ils voteraient ensuite jeudi pour un report de la date du Brexit prévue le 29 mars prochain, ce qui devient nécessaire, mais dont il faudra voir à quoi il servira exactement, vu l’état de précarité extrême de Mme May face à son Parti conservateur divisé. Alors quoi ? Un autre vote ? Un deuxième référendum ? Des élections générales ?

Cela dit, les Européens, pour lesquels un « Brexit sans accord » ne serait pas sans lourdes conséquences économiques, ont aussi intérêt à trouver une sortie de crise. Difficile de croire, ce faisant, que la réaction du négociateur de l’UE Michel Barnier, qui affirmait mardi que l’Union « a fait tout ce qu’elle a pu » pour faire adopter le contrat de divorce, constitue le fin mot des pourparlers.

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6 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 13 mars 2019 03 h 42

    Et si

    c'était cela la solution... reporter indéfiniment la sortie...Tout le monde serait gagnant: avant la GB était un pied de dans, un pied dehors et désormais elle sera un pied dehors, un pied dedans.

  • Gilles Théberge - Abonné 13 mars 2019 05 h 10

    Tout le monde ment dans cette affaire c’est évident. Les anglais d’abord, les européens ensuite. Tous prétendent faussement vouloir le Brexit et la meilleure entente possible. En réalité ce n’est pas vrai. Tout le monde veut rester dans l’union eropéenne et qu’ils restent dans l’union...

    Mais ça ramène à De Gaulle qui ne voulait pas, pour un ensemble de raisons rationnelle, que la
    Grande Bretagne soit partie prenante de l’union européenne. La vaudeville que nous offre aujourd’hui la Grande Bretagne, qui vous le verrez dans les prochains jours va finir par rester dans l’Union Europèenne, lui donne raison.

  • Michel Lebel - Abonné 13 mars 2019 06 h 25

    Un second référendum

    Cahin-caha, le Royaume-Uni se dirige vers la tenue d'un second référendum sur l'UE. Une majorité de Britanniques comprend enfin maintenant qu'il n'est pas dans leur intérêt de quitter l'Union. On peut penser que lors d'un deuxième tour, les jeunes iront cette fois massivement voter. Et ceux-ci ne sont-ils pas l'avenir du Royaume-Uni?

    M.L.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 mars 2019 07 h 13

    Un peuple qui ne sait pas ce qu’il veut

    Après que la population britannique eut voté à 52% en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, le gouvernement britannique prit une sage décision; celle de réaliser la volonté populaire.

    Mais qu’il s’agisse de l’indépendance du Québec ou du Brexit, un peuple ne peut pas entreprendre de profonds changements politiques sans qu’il y ait consensus à ce sujet.

    Il n’est pas nécessaire que tout le monde soit d’accord (ce qui n’arrive jamais), mais il faut qu’une majorité solide de la population y consente.

    Et par ‘solide’, on veut dire que cette majorité doit être suffisamment forte pour demeurer majoritaire en dépit des doutes qui surgiront lorsqu’on fera face aux premières difficultés d’application de la réforme à entreprendre.

    Puisque cette majorité solide n’existait pas au moment du référendum, il fallait la créer. En d’autres mots, il fallait entreprendre la fabrication du consentement populaire. Comme la Chine le fit après la prise du pouvoir par les Communistes. Et comme les États-Unis le firent pour rallier le peuple américain à la guerre contre Saddam Hussein.

    Impuissants à convaincre la population au cours de la campagne référendaire, leurs adversaires opposés au Brexit ont cru que le temps jouerait en leur faveur. Ils ont laissé pourrir la situation et saboté tout effort d’entente de sortie, convaincus que cette sortie n’arriverait jamais et que le peuple retrouverait la raison, selon eux, avant l’ultime échéance des pourparlers.

    Ces jours-ci, le scénario le plus probable est celui du navire britannique qui s’éloigne des côtes européennes alors qu’à bord, personne ne s’entende sur ce vers quoi mettre le cap.

    • Loraine King - Abonnée 13 mars 2019 16 h 01

      Je ne sais pas si le navire chavire ou s´il suit sa route mais on se prépare à cette sortie, pas à autre chose. Je ne vois pas comment on pourrait autrement interpréter le résultat de ce référendum qu’avec un LEAVE.

      Enfoui dans les nouvelles, le gouvernement britannique a remit au gouvernement irlandais aujourd’hui un tableau des tarifs sur les produits agricoles qui entreront en vigueur lors du retrait du RU de l’UE.

      https://www.rte.ie/news/2019/0313/1036142-government-uk-tariffs/

      Ils sont prêts à partir. Le navire a quitté le port en fait.

  • Bernard Terreault - Abonné 13 mars 2019 10 h 01

    Un autre point de vue

    Dans son livre (''Où en sommes-nous?''), Emmanuel Todd présente un portrait différent du consensus courant sur l'effacement inévitable et souhaitable des identités nationales au profit des grands ensembles comme l'Union Européenne (ou la Canada?). Il comprend les Anglais et prétend avec des arguments qu'il faut au moins écouter que la Banque Centrale Européenne et son euro ont ruiné d'abord la Grèce, puis affaibli le reste de l'Europe du Sud et est en train de ruiner parallèlement l'économie française au profit de l'Allemagne.