Assurance médicaments: un régime archaïque

Créer un régime d’assurance médicaments pancanadien universel fait partie des projets que les libéraux fédéraux aimeraient bien inclure dans leur prochain programme électoral. Oseront-ils ?

Il y a un an, un comité de parlementaires fédéraux publiait un premier rapport intéressant et, dans le budget 2018, le gouvernement Trudeau annonçait la création du Conseil consultatif sur la mise en oeuvre d’un régime national d’assurance médicaments, dont le rapport provisoire préconisant la création d’une agence et d’une liste nationale de médicaments vient d’être publié.

Entre 1985 et aujourd’hui, les dépenses pour les médicaments sont passées de 2,6 milliards de dollars à 34 milliards au Canada, et ce chiffre devrait atteindre 50 milliards dans dix ans. D’ores et déjà, les dépenses pour médicaments occupent le deuxième rang en santé, après celles des hôpitaux, mais devant celles des médecins.

Il existe 100 régimes publics et plus de 100 000 (sic) régimes privés d’assurance médicaments au Canada. Malgré cela, 10 % des Canadiens n’ont aucune couverture et 10 % ont une couverture insuffisante.

En fait, le Canada est l’un des rares pays de l’OCDE dont le régime public d’assurance maladie exclut les médicaments prescrits à l’extérieur des hôpitaux.

Cette monstrueuse courtepointe de régimes publics et privés explique en partie le fait que les Canadiens dépensent 35 % de plus par habitant pour l’achat de médicaments que la moyenne des pays de l’OCDE. À titre d’exemple, en 2015, les Canadiens ont consacré en moyenne 1012 $ chacun à l’achat de médicaments comparativement à 650 $ pour les Suédois et à 837 $ pour les Français.

Certains croiront que le Québec fait exception puisqu’il est la seule province à s’être dotée d’un régime « universel ». Erreur ! Loin d’être universel, le régime public québécois ne couvre que les individus qui n’ont pas d’assurances privées, lesquelles sont maintenant coûteuses au point d’être abandonnées ou fortement limitées dans plusieurs entreprises. Il n’y a à peu près plus que les employés du gouvernement fédéral pour profiter d’un régime béton presque gratuit, même une fois retraités.

À cause de l’incapacité et du manque de volonté des assureurs privés à négocier avec les compagnies pharmaceutiques (ils préfèrent augmenter les primes), à cause aussi des ententes alambiquées entre l’État québécois, les pharmaciens propriétaires et les pharmaceutiques, la formule bâtarde adoptée par le Québec il y a vingt ans force les ménages à payer de leur poche 1495 $ par année en moyenne (y compris les primes) comparativement à 823 $ en Ontario, selon l’évaluation du Directeur parlementaire du budget, à Ottawa.

Pour le moment, il n’y a malheureusement qu’au fédéral qu’on réfléchit à la possibilité d’une grande réforme de ce volet inachevé des programmes de santé.

Selon le mandat reçu du gouvernement Trudeau, c’est en juin que le conseil consultatif présidé par un ancien ministre ontarien de la Santé, le Dr Eric Hoskins, doit présenter ses recommandations finales, lesquelles pourraient faire l’objet d’une promesse électorale, l’automne prochain. De là à croire que les Canadiens auront droit à un régime public universel presque gratuit dans un avenir prévisible, il y a loin de la coupe aux lèvres.

Plusieurs obstacles s’y opposent. Tout d’abord, malgré le fait qu’un tel programme permettrait d’économiser 4 milliards au total grâce au pouvoir de négociation d’une agence centralisée, il faudrait commencer par combler le trou de 7 milliards creusé par la fin de la contribution des entreprises aux régimes privés de leurs employés. Qui paierait ? Ottawa et les provinces, mais comment ? Par une nouvelle taxe santé ? Par une taxe aux entreprises ?

Deuxième obstacle : l’opposition des pharmaceutiques et celle des assureurs privés, qui ne voudront pas perdre leurs 11 milliards de chiffre d’affaires.

Troisième obstacle : le partage des compétences entre Ottawa et les provinces. On imagine mal un gouvernement fédéral imposant une agence nationale et une liste unique de médicaments sans d’âpres négociations, voire une longue bataille politique et judiciaire.

Quatrième obstacle : l’absence d’appétit des citoyens pour des réformes d’envergure en l’absence d’information sur les enjeux.

Malgré les avantages objectifs évidents et même l’urgence de créer un régime public universel d’assurance médicaments dans un contexte d’explosion des coûts pour l’État, les individus et les entreprises, le sujet ne fait toujours pas partie des problèmes débattus dans notre société. Dommage puisque, après l’accès à la première ligne, celui aux médicaments est le prochain enjeu pour nous tous. Il serait temps qu’on en parle au Québec.

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5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 mars 2019 01 h 22

    Un régime d’assurance médicaments pancanadien et universel s'impose.

    Si monsieur Trudeau veut vraiment être réélu pour un deuxième mandat, il serait avisé d'entreprendre une réforme d'envergure, telle qu'une assurance-médicaments publique et universelle.
    Nous sommes le seul pays de l'OCDE avec un système public de santé, mais sans l'équivalent pour les médicaments. Le temps est venu de mettre les compagnies d'assurances et les pharmaceutiques à leur place, comme l'ont déjà fait la nouvelle Zélande et d'autres pays. Le temps est venu de mettre le bien être des citoyens avant les profits des sociétés privées.

  • Serge Lamarche - Abonné 11 mars 2019 03 h 41

    Évident

    C'est bien évident que tout le mondey gagne d'avoir un système universel de médicament. En C.-B. le gouvernement a un système qui couvre les moins nantis jusqu'à un certain niveau annuel.
    Un sytème qui permet de négocier de meilleurs tarifs est obligatoire. Il peut faire payer les gens un certain pourcentage du prix selon leurs niveaux de revenus.

  • Michel J. Grenier - Abonné 11 mars 2019 04 h 42

    Surprise !

    J'arrive de Côte d'Ivoire où j'ai passé un peu moins de 6 mois avec ma famille.

    Étant arrivé à la fin de ma médication apportée du Québec, je me présente à une pharmacie d'Abidjan pour renouveler ma prescription.

    Je m'attendais à devoir payer de deux à trois fois le prix payé au Québec, puisque je n'étais pas assuré là-bas.

    Surprise ! Pour la même commande payée au Québec 44$, je paie 51$, soit seulement 7$ de plus.

    Cherchez l'erreur !

    Soit le régime actuel du Québec nous fait miroiter une assurance fictive, par des prix gonflés, soit les compagnies pharmaceutiques nous exploitent royalement en chargeant beaucoup trop cher au Gouvernement.

    Cherchez l'erreur...

  • François Beaulé - Abonné 11 mars 2019 09 h 20

    Il faut aussi une assurance universelle pour les soins dentaires

    Comme l'a écrit Serge Langlois, le président de l’Association des chirurgiens-dentistes du Québec, le 6 mars dans Le Devoir : « il est primordial que tous soient sensibilisés à l’importance des soins quotidiens de la bouche, la santé bucco-dentaire étant partie intégrante et indissociable de la santé globale ».

    Les soins dentaires coûtent très cher au Québec et de nombreux Québécois y ont difficilement accès. Il faudrait faire des comparaisons des dépenses en soins dentaires par habitant entre le Québec ou le Canada et des pays européens dont les assurances dentaires sont incluses dans leurs régimes publics d'assurance maladie.

  • Jean-François Trottier - Abonné 11 mars 2019 09 h 21

    L'usage du pouvoir de dépenser

    Ottawa aime bien se poser en bienfaiteur chaque fois qu'il empiète sur des pouvoirs provinciaux.

    Comme le disent toutes les grandes chaînes quand elles tuent un commerce local, c'est "pour le plus grand bien du consommateur", ou "patient", ou "étudiant", en tout cas celui qui servira d'otage à la grosse machine de déculturation.
    Parce que c'est là le problème : Ottawa rend tout semblable sous prétexte d'égalité.

    Définition : la culture, c'est la différence.
    Anti-définition : La multiculture, c'est pas de différence.

    Sous de belles paroles se cache une volonté ferme de folkloriser toutes les cultures et créer le robot bien-pensant "multicultural Canadian" qui, quoi qu'on fasse, n'existera jamais.
    Par contre, de plus en plus de gens se révolteront sans savoir vraiment pourquoi. On dira "crise identitaire", on dira "méchante droite", on dira "gilet jaune", on aura toujours le même saudit résultat.
    Ces gens de bonne foi, j'insiste, suivront le premier leader venu qui aura des solutions rapides pour tout et des méchants sur qui on peut taper à loisir. Trump aux USA, Ford en Ontario, le Wild Rose en Alberta, la CAQ et QS au Québec, ça pullule (ou "ça pilule"? On parle de médicaments au bout du compte).
    La différence la plus irritante pour Ottawa est le Québec, et de très loin. Le nier est stupide ou malhonnête.

    L'assurance-médicaments du Québec a été conçue pour protéger tout le monde sans empêcher l'entreprise privée, qui se résorbe lentement sans perte d'emplois subite. Un choix intelligent dans les circonstances, qui ne doit pas faire oublier que trop de médicaments ne sont pas couverts. Autre débat.

    L'entrée en force d'Ottawa se déroulera probablement comme pour l'assurance-maladie : des 50% couverts au début par Ottawa on en est à moins de la moitié (24% ?) alors qu'Ottawa double ses exigences pour donner sa carotte.

    Ottawa encaisse et laisse toujours les provinces s'embourber dans les budgets.