Où est le patron?

Après un mois de crise, le premier ministre Justin Trudeau a finalement offert une réponse substantielle, quoique incomplète et imprécise, aux allégations de pressions indues exercées sur son ancienne procureure générale au sujet de la négociation d’un accord de réparation avec SNC-Lavalin. Pour sa défense, il a invoqué, entre autres choses, son style de leadership. Et si ce dernier posait justement problème ?

Comme le dit M. Trudeau, il existe différentes approches en matière de leadership. La confrontation n’est pas la sienne. « Je crois que le vrai leadership consiste à écouter, à apprendre et à faire preuve de compassion, à avoir des débats et des échanges robustes, à faire preuve de transparence et de responsabilité », a-t-il résumé jeudi en conférence de presse.

Et un élément central de son approche, a-t-il ajouté, est de créer un environnement où ses collègues du cabinet et du caucus se sentent à l’aise de lui faire part de leurs préoccupations. Il se serait, par conséquent, attendu à ce que l’ancienne ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, s’en prévale pour se plaindre clairement de ce qu’elle percevait comme des pressions inappropriées.

Certains doutent que M. Trudeau soit à la hauteur de ses prétentions. Lui-même avoue ne pas avoir pris conscience d’une rupture de confiance entre sa ministre et son bureau, un signe que l’exercice du pouvoir lui a fait perdre le pouls de ses troupes.

À sa décharge, sa vision se veut bienveillante, mais comme le disent des experts en éducation, pour être efficace, la bienveillance d’une personne à la tête d’une famille, politique dans ce cas-ci, doit être assortie de fermeté. Sinon, l’autorité de la personne responsable en sortira ébranlée.

Cela menace réellement M. Trudeau s’il ne corrige pas le tir. Que ça lui plaise ou non, il est le patron de son gouvernement et de son parti. Il lui revient d’agir en conséquence. La gestion de cette crise est une série de faux pas qu’on dirait inspirés par un réflexe d’assiégé, la peur d’offusquer et une certaine incompétence.

Au moment du remaniement, Jane Philpott l’avait averti que la ministre Wilson-Raybould interpréterait sa rétrogradation comme une sanction pour sa position dans le dossier SNC-Lavalin. Il l’a mutée quand même, un signe de fermeté, mais son équipe et lui n’ont rien prévu pour y répondre advenant que cette thèse soit éventée.

Ils ne pouvaient pas prévoir la suite des événements, mais quand Mme Wilson-Raybould a refusé d’exprimer sa confiance envers le premier ministre lors de son passage devant le Comité de la justice, le couperet aurait dû tomber. Même chose quand Mme Philpott invoquait à son tour sa perte de confiance en ce cabinet en annonçant sa démission lundi dernier.

Ces deux ministres très respectées ont plongé le gouvernement dans une crise qui a compromis la réputation du premier ministre et fragilisé le Parti libéral à la veille des élections. Comment peuvent-elles encore rester membres du caucus ? Interrogé sur le sujet, M. Trudeau n’a rien trouvé de mieux à dire que « toutes deux ont indiqué qu’elles désiraient continuer d’être membres du caucus libéral », croyaient toujours à son programme et que si on voulait connaître « leurs réflexions là-dessus, il faudrait leur poser la question ».

Mais c’est lui le chef, la décision définitive lui revient. L’autorité bienveillante suppose le respect et l’écoute, mais aussi des limites, règles et balises claires ainsi que des conséquences logiques pour leur transgression. Et en politique, une règle d’or est que lorsqu’on n’a plus confiance en son gouvernement, on le quitte ou on se fait mettre dehors. En tardant à réagir, Justin Trudeau a confondu bienveillance et mollesse, ce qui permet au tumulte de perdurer.

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