La chemise rose

L’an dernier, à pareille date, il n’y en avait que pour Justin Trudeau le chantre du féminisme, le héraut de la défense des droits des femmes, l’apôtre de la parité dans son Conseil des ministres. Dans la foulée d’une année marquée par les accomplissements canons du mouvement #MoiAussi, notre premier ministre à la chemise rose défiait toute comparaison avec le Barbe-Bleue de la Maison-Blanche, Donald Trump traînant dans son sillage 19 allégations d’inconduite sexuelle à l’endroit de femmes.

Les crises politiques, dont on sait maintenant qu’elles peuvent bouleverser de manière assez radicale le cours des choses, causent-elles non seulement l’émoi mais aussi l’amnésie ? A-t-on déjà oublié la Loi sur l’équité salariale, le ministère des Femmes et de l’Égalité des genres et le projet de loi sur la réduction de la pauvreté, toutes mesures trudeauistes dont un des objectifs est de redorer la situation des femmes ? Pour les partis d’opposition, qui se déchaînent ces jours-ci sur l’antiféminisme de M. Trudeau, ces actions n’ont plus de valeur. La ferveur et l’opportunisme qui caractérisent une période préélectorale ne justifient pas les amalgames douteux comme ceux qui ont été faits dernièrement ; par exemple, oser la comparaison entre l’accueil que fit Justin Trudeau de la version des faits de l’ex-procureure générale Jody Wilson-Raybould et le mouvement #MoiAussi de dénonciation des agressions sexuelles…

Les départs fracassants de deux ministres poids lourds de l’équipe libérale, Mme Wilson-Raybould d’abord, Jane Philpott ensuite, auront donc porté la sphère politico-journalistique à plus d’une analyse sur le thème « les femmes en politique, comment font-elles autrement ? ».

Mais à force de vouloir tout décortiquer par la lorgnette du genre — femmes de principes, femmes d’intégrité, femmes solidaires, femmes au-dessus de la partisanerie —, on a fini par instrumentaliser ces femmes, jouant sur la ligne sombre du mépris et de la condescendance. Pas du joli.

Disons les choses simplement, sans étiquette de genre : deux ministres, femmes en l’occurrence, ont été emportées dans ce qu’on appelle platement et simplement une crise politique. Elles ont réagi, comme des hommes l’auraient fait aussi, pareillement ou autrement, sans que pour ceux-là, parions-le, on se fût mis à décliner leurs moindres faits et gestes en fonction de leur sexe. La lutte pour l’égalité, c’est aussi cela : cesser de braquer les projecteurs sur les politiciennes en associant ce qu’elles ont fait, dit ou décidé au seul fait qu’elles sont des femmes ! Le résultat peut vite devenir contraire à l’intention. Croyant s’ériger en fervents défenseurs des droits des femmes, il s’en trouve plusieurs pour sombrer tête première dans une arrogance bien mal venue.

 
 

Bien qu’il y ait des limites à tout vouloir expliquer par le genre, cela ne dispense pas de tendre encore davantage à l’égalité, notamment en luttant contre la sous-représentation des femmes en politique. L’occasion est belle, en vue de l’élection du 21 octobre 2019, de tendre vers la « zone paritaire » lors de la présentation des candidatures par les principaux partis politiques.

Fort de l’expérience menée avec succès lors de la dernière élection québécoise, Le Devoir lance en cette Journée internationale des droits des femmes une Vigie parité qui scrutera les avancées fédérales en la matière. Le Canada fait figure de cancre avec son 63e rang mondial. Au Québec, où le dernier scrutin a permis d’atteindre le pourcentage record de 47 % de candidates et de 42 % d’élues, des données records, les attentes seront grandes.

En 2015, le chef du PLC s’était engagé à former un Conseil des ministres paritaire ; cette promesse s’est concrétisée en première historique. 26 % de femmes avaient alors été élues à travers le Canada, alors qu’on ne comptait que33 % de candidates dans les différents partis (20 % au PCC, 28 % au Bloc, 31 % au PLC, 40 % au Parti vert et 43 % au NPD). Ces chiffres témoignent de l’ampleur du travail qui reste à accomplir pour qu’on puisse même évoquer une parité digne de ce nom.

Des indices encourageants laissent croire que ce scrutin sera plus « féminin » que jamais, certains partis ayant inscrit à leurs règles la nécessité de mettre les bouchées doubles pour trouver de futures politiciennes. À sept mois du vote, des partis qui accusaient un gênant retard en 2015 ont déjà dépassé leurs anciens scores — comme les conservateurs d’Andrew Scheer, si prompts ces jours-ci à déchirer la chemise rose de M. Trudeau sur l’autel du féminisme.

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6 commentaires
  • Christiane Gervais - Abonnée 8 mars 2019 08 h 07

    Egalité des sexes

    L'égalité des sexes permet l'égalité des femmes avec les hommes, celle des genres tend à nous faire disparaître en tant que sexe, qu'entité.

    Oui à une reconnaissance des droits des individus transgenres, mais Trudeau ne promet nullement une avancée pour les femmes en les faisant disparaître en tant que "de sexe féminin" au profit des genres.

  • Jean-François Trottier - Abonné 8 mars 2019 08 h 49

    Des détails je vous prie

    "on a fini par instrumentaliser ces femmes, jouant sur la ligne sombre du mépris et de la condescendance. Pas du joli.".

    Mme Chouinard,

    Je n'ai rien vu de ça. Il faudrait circonstancier un peu.
    Je ne dis pas que c'est faux, et même selon on expérience ce n'est pas étonnant du tout. Mais bon, je suis l'actualité et, si j'ai vu de la boue se lancer dans tous les sens, je n'ai pas vu celle du genre.

    Tous les coups sont permis semble-t-il en politique. Pour la condescendance, faut voir ce que Trump a fait du témoignage de son ancien avocat, de Arnold Schwarzenegger ou de Meryl Streep. Assez clair merci, un peu trop peut-être.
    En pas vraiment plus subtil il y a eu la descente aux enfers de Guy Ouellette quans il s'est agi de le discréditer. La bassesse est bien partagée dans ce petit monde.

    Étant entendu que Trudeau est bien plus une image qu'un chef politique, faut pas s'attendre à sortir des préjugés quand il est pris dans un piège. Toujours prêt à porter la chemise rose... cinq minutes pas plus, faut changer de costume pour complaire à toutes les chemises possibles.
    Je ne sais pas pourquoi mais on a tendance à prendre les chefs politiques fédéraux au sérieux.
    Pourtant, côté cloches ça fait longtemps que ça carillonne à Ottawa. C'est tous les jours Pâques dirait-on.

    Tout ceci seulement pour dresser un portrait général.
    J'aimerais savoir ce qui concerne Mesdames Wilson-Raybould et Philpott en particulier.

  • Serge Lamarche - Abonné 8 mars 2019 13 h 30

    Pistonner les femmes

    Quand on met quelqu'un en position avec une préférence, on appelle ça pistonner. Est-ce que Trudeau a bien fait de pistonner plus de femmes dans son cabinet?

    • Tristan Roy - Abonné 9 mars 2019 09 h 52

      La discrimination positive c'est bien. Mais pas au détriment de la solidarité, de la loyauté ni de la compétence.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 8 mars 2019 15 h 07

    Pour ne pas instrumentaliser les femmes, il faudrait D'ABORD cesser d'utiliser ce concept farfelu de "genre" au lieu de celui de "sexe".

  • Tristan Roy - Abonné 9 mars 2019 09 h 06

    Pas de préférence en politique

    Pour garder la troupe sur les voies ensoleillées, ça prend une poigne de fer dans le gant de velour. Et quand le message ne passe pas, il faut jeter le gant.

    Justin Trudeau vient d'atteindre les limites de son approche féministe. Il n'est pas possible d'être plus indulgent avec certains plus que d'autres. Ça fini par rebondir. Les règles de solidarité ministérielles doivent s'appliquer également aux hommes comme aux femmes. Éviter d'intervenir fermement, ne pas appliquer les sanctions prévues pour non respect de la solidarité ministérielle (le déplacement ou l'éviction) pour ne pas être taxé de sexiste était une lourde erreur et... sexiste en soit. La politique est une lutte de pouvoir et un parti, surtout au pouvoir, a besoin de leadership fort et sans faille. Et si M. Trudeau répugne à exercer son autorité, il devra désigner un "chef du caucus" qui va faire le sale travail à l'avenir.