La zone grise

La démission de la très respectée ministre Jane Philpott lundi dernier a porté un coup très dur au gouvernement de Justin Trudeau, mais à part donner des munitions fraîches à l’opposition, son geste n’a apporté aucun éclairage nouveau sur l’affaire SNC-Lavalin. Il en va autrement des témoignages de l’ancien secrétaire principal du premier ministre, Gerald Butts, et de la sous-ministre de la Justice, Nathalie Drouin. Il en ressort un portrait plus nuancé que celui dressé par Jody Wilson-Raybould et de nouvelles questions sur les motivations de cette dernière.

Emporté par les allégations de pressions indues exercées sur la procureure générale relativement à la poursuite criminelle contre SNC-Lavalin, Gerald Butts s’est estimé autorisé, contrairement à Mme Wilson-Raybould, à parler des événements qui ont précédé la mutation de la ministre au ministère des Anciens combattants. À entendre le récit de M. Butts, ce remaniement, que M. Trudeau ne souhaitait pas, semble ne pas être étranger à l’éclatement de cette controverse.

Incapable de convaincre le ministre Scott Brison de rester à la tête du Conseil du Trésor, M. Trudeau fait appel à la très compétente Jane Philpott pour le remplacer, ce qui veut dire trouver un nouveau ministre des Services aux Autochtones. Il pense à Jody Wilson-Raybould et en parle à Mme Philpott. Elle est du même avis, mais le prévient que sa très proche amie sera mécontente, la Justice étant le poste de ses rêves, et se demandera s’il y a un lien avec le dossier de SNC-Lavalin. C’est la première fois que M. Butts entend quelqu’un faire ce lien.

Mme Wilson-Raybould refuse le nouveau poste, du jamais vu, mais M. Trudeau veut la garder au cabinet et lui en offre un autre. Et comme l’avait prédit Mme Philpott, son amie veut savoir si cette mutation est motivée par sa position dans le dossier SNC-Lavalin. MM. Trudeau et Butts, surpris, l’assurent du contraire.

Peu de temps après, apparaissent dans le Globe and Mail les allégations de pression indue exercée sur la procureure générale pour qu’elle réexamine le refus de la directrice des poursuites pénales de négocier un accord de poursuite suspendue (APS) avec SNC-Lavalin. Devant le Comité permanent de la justice, Mme Wilson-Raybould fait une description détaillée et accablante de la vingtaine d’échanges avec elle ou son personnel. La véracité de ses propos n’est pas mise en doute, mais elle peut avoir ressenti ces interventions comme des pressions inappropriées alors que ses interlocuteurs avaient une autre impression.

 
 

Des milliers d’emplois étant en jeu, le premier ministre et son équipe voulaient seulement s’assurer que toutes les options, dont un second avis juridique sur les APS, étaient dûment soupesées, a expliqué M. Butts, qui ne comprend pas pourquoi la ministre ne s’est pas plainte autrement qu’au détour de quelques conversations. Comme elle dit l’avoir fait lors d’un repas avec lui. Il se souvient plutôt qu’elle a parlé de SNC-Lavalin alors qu’ils étaient sur leur départ et sans faire état des pressions en question. Les messages très amicaux qu’ils ont échangés par la suite ne faisaient aucune mention de ce dossier.

Il manque des pièces au puzzle. On ignore toujours les raisons qui ont motivé le refus de la directrice des poursuites pénales de négocier un APS avec SNC-Lavalin, et comment l’ancienne ministre en est arrivée, après seulement quelques jours, à la conclusion qu’elle n’interviendrait pas. Elle a écarté toutes les options que lui a soumises sa sous-ministre, Nathalie Drouin. Elle lui a même demandé à la fin du mois d’octobre de ne pas fournir au bureau du Conseil privé l’avis juridique qu’il avait demandé sur les conséquences possibles d’une condamnation de SNC-Lavalin.

Des pressions, il y en a eu, mais aucun geste illégal n’a été commis, a-t-elle elle-même reconnu. Personne n’a exigé d’elle qu’elle dicte la marche à suivre à la directrice des poursuites pénales, et sa décision dans le dossier SNC-Lavalin tient toujours.

L’enquête du commissaire à l’éthique sur cet imbroglio sera déterminante et doit se faire au pas accéléré. Il faut savoir s’il y a bien eu ingérence politique ou manoeuvres maladroites pour sauver la mise des employés, retraités et fournisseurs de SNC-Lavalin, un objectif légitime. Quant à M. Trudeau, il peut bien choisir la manière, mais il doit répondre jeudi matin des actes de ses ministres et employés dans cette affaire, donner sa version des faits et expliquer ses intentions.

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