Faire sauter les verrous

Avec le mouvement de protestation pacifique contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, c’est toute une société qui se décide, dans un élan extraordinaire, à en finir avec le traumatisme de la « décennie noire » des années 1990. Ce traumatisme qui la faisait se taire aura été bien entretenu depuis vingt ans au nom « de la sécurité et de la paix » par une classe dirigeante accrochée à ses privilèges.

Et maintenant que le réveil sonne, il est difficile d’imaginer que les Algériens puissent être dupes de l’absurde concession que leur a faite dimanche par la voix de sa coterie leur président grabataire et fantomatique. Élisez-moi le 18 avril prochain, leur a-t-il proposé, et je vous promets d’organiser ensuite des élections précipitées auxquelles je ne serai pas candidat.

Ou bien, faut-il comprendre, la répression risque de renvoyer la colère à ses cachots.

La décennie noire, ce sont l’annulation des législatives de 1991 devant la victoire au premier tour du Front islamique du salut (FIS) et la plongée du pays dans une guerre civile qui coûta la vie à au moins 100 000 personnes.

Arrivé au pouvoir en 1999, Bouteflika est bien parvenu à incarner le retour à l’ordre et une forme, certes incomplète, de réconciliation nationale. Avec lui se sont appliquées, grâce à la rente pétrolière, d’importantes politiques de développement. L’État-providence algérien subventionne la petite entreprise et les produits de base, et met sur pied une politique utile de logements pour faire face aux centaines de milliers de personnes déplacées par la guerre civile. Les Algériens lui en savent gré.

Sauf que l’homme a maintenant largement dépassé sa date de péremption politique. Après l’AVC qui l’a terrassé en 2013, il a été réélu en 2014 avec 82 % des voix au terme d’une campagne à laquelle il n’a pas participé et que l’opposition a boycottée. Il est entendu que la légitimité de ce héros de la guerre d’indépendance s’est étiolée et que M. Bouteflika, duquel Paris aurait dû apprendre à se distancier, aurait déjà dû avoir quitté le pouvoir.

Manifestement, la demande de sursis ne vise donc pour le régime qu’à gagner du temps, de manière non pas tant à lancer le pays sur la voie d’une véritable transition démocratique qu’à préserver les intérêts de l’élite qui tient le pouvoir à Alger. Si ce président qui n’en est plus un avait vraiment entendu l’appel de la population à un « changement du système », ainsi qu’il le prétend dans sa déclaration de dimanche, il démissionnerait tout de suite. Et le scrutin du 18 avril serait reporté en espérant que pourraient être réunies les conditions d’un climat électoral plus sain.

La colère populaire est spontanément politique en ce que les Algériens n’ont plus pu cacher leur incrédulité à l’idée insensée qu’on ose même redéposer la candidature de M. Bouteflika, vu son état de santé. « On n’ira pas voter pour une chaise vide », scandent les manifestants. Avec raison. On insulte leur intelligence. On fait le pari qu’ils ont trop peur de revivre une « décennie noire » pour dénoncer cette mascarade. Pari raté.

Mais c’est aussi que la chaise est vide sur le plan socio-économique. Ou du moins qu’elle se vide. La fameuse rente pétrolière, dont la minorité aux commandes approprie la plus grande part, se dégonfle lentement mais sûrement avec la chute du prix du pétrole depuis 2014 et peut de moins en moins financer les programmes sociaux et les projets d’infrastructures. L’Algérie « n’a plus les moyens de cette politique d’achat de la paix sociale », dit, avec d’autres, l’historienne Karima Dirèche dans Le Monde. C’est un modèle à bout de souffle, constate pour sa part l’International Crisis Group. Le fait est que plus du quart des jeunes Algériens sont aujourd’hui au chômage et qu’on voit mal comment leur situation, dans l’ordre actuel des choses, pourrait bientôt s’améliorer.

La crise en Algérie n’est d’ailleurs pas sans parallèle avec celle que traverse le Venezuela. Dérivant politiquement, l’un et l’autre n’écoutent que les sirènes de la rente pétrolière, échouant complètement à diversifier leur économie, piégés par la « malédiction des ressources ».

Ce sont tous ces verrous que les Algériens voudraient voir (et faire) sauter. Entre un régime qui s’accroche et une opposition faible qu’on n’a pas laissée s’organiser, il n’est qu’à plaider pour que le ras-le-bol de la rue contribue à sortir de l’ornière la vie politique algérienne.

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6 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 5 mars 2019 04 h 56

    Algérie, Haĩti, Vénézuéla.

    Quand il n'y en a pas pour tout le monde, le partage est impossible.

  • Gilles Bonin - Abonné 5 mars 2019 07 h 19

    Dépassé

    rétrograde, corrompu, sûrement et pour pasticher l'adage (le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument): le pouvoir trop longtemps, corrompt absolument. Ceci dit, Bouteflika et son gang ont assuré une certaine stabilité mais aussi bien sûr en rien préparé la suite des choses... Tout le monde va s'énerver le pompon avec de beaux slogans sur la démocratie, et le printemps de ceci ou cela... et l'Algérie va retomber dans le marasme à nouveau. Déjà les islamistes à la frontière sud de plus en plus contrecarrés dans leurs excursions vers l'Afrique sub-saharienne, ne demandent que cela remonter vers le nord... Les années à venir vont être bien tristes et tragiquement sanglantes. C'est ce que je ne souhaite tout de même pas à ce peuple (ou plutôt ces peuples) d'Algérie.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 mars 2019 08 h 56

      Vous avez raison M. Bonin. L'Algérie risque de sombrer dans le même cauchemar que la Syrie. La situation est presque identique. Un tyran sanguinaire qui contrôle les richesses du pays et qui n'a aucune intention de les partager. Mais en même temps, il procure une certaine stabilité sociale dans une région où on passe la majorité du temps à s'entretuer entre sunnites et chiites. De l'autre, des prétendus puristes qui n'attendent que d'instaurer une dictature islamiste et salafiste. Vous avez raison d'affirmer que le pire est à venir et risque de contaminer les pays frontières à l'Algérie.

      C'est ce qui arrive lorsque votre aveuglement volontaire dans des idéologies politico-religieuses aux amis imaginaires créationnistes outrepasse la raison et la démocratie. Le Moyen-Orient n'a jamais connu une époque des Lumières et la réformation tant attendue dans leur superstition favorite se fait encore attendre. Mais c'est à eux de le faire; ce n'est pas notre responsabilité.

      Ceci dit, on aimerait bien qu'on arrête de parler de situations qui nous ne concernent point et où notre sphère d'influence est quasiment zéro. Nous sommes Québécois et non pas Algériens. Lorsque l'Algérie des Algériens sera par les Algériens et pour les Algériens, ils pourront peut-être sortir de leur marasme qu'ils ont créé eux-mêmes. On peut en douter lorsque la nationalité ou la fierté d'un pays dans une communion sociétale est subjuguée par des gens qui professent des fables d'un livre qui date de l'âge de pierre dignes d'un enfant de quatre ans. Le présent tyran est le dernier de leur souci à venir.

  • René Pigeon - Abonné 5 mars 2019 10 h 21

    Est-ce que le climat leur permettrait de cultiver des aliments santé exporté à prix élevé ?

    Monsieur Taillefer rappelle que :
    L’Algérie et le Venezuela "échouant complètement à diversifier leur économie".

    L’Algérie cultive agrumes, dattes et figues. La Californie fait fortune en cultivant et en exportant des amandes et noix. Est-ce que le climat de l’Algérie et du Venezuela leur permettrait de cultiver ces aliments santé qui commandent un bon prix sur le marché mondial ?

  • André Joyal - Abonné 5 mars 2019 14 h 45

    Invitation aux Algériens de Montréal

    Sur les 100 000 qu'ils sont à Montréal, certains doivent lire Le Devoir. Alors, que pensent-ils de cet édito?
    Ils ne doivent pas être tous favorables au FLN et surtout, j'aime croire que peu d'entre eux otn voté pour les islamistes en 1991.

  • Marie Nobert - Abonnée 6 mars 2019 01 h 08

    «Le «présent» qui ne questionne pas son «passé» n'a pas de «futur».» Ouille!

    Sans commentaire.

    JHS Baril