Le bulletin mirage

Qui a dit « en tentant de “protéger” les élèves plus faibles et en ne voulant pénaliser personne, on gonfle artificiellement les notes et on laisse passer des élèves qui devraient échouer » ? Cette pensée émane de l’actuel ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, qui a écrit cela dans son recueil de chroniques Et si on réinventait l’école ? Le chapitre II (« Pour en finir avec la médiocrité ») est on ne peut plus éloquent : le nivellement par le bas est détestable, la notion d’échec est nécessaire, la philosophie du moindre effort est nuisible, la course à la réussite est malsaine.

Pas étonnant alors que le ministre Roberge ait coupé court mercredi à l’ouverture d’un énième débat sur le bulletin scolaire de rêve, ce dont nous lui savons gré. Dans son avis Évaluer pour que ça compte vraiment, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) ramène la question des bulletins à l’ordre du jour, mais il rappelle surtout l’importance d’un processus d’évaluation qui veut encore dire quelque chose. Non seulement le bulletin idéal n’existe pas, mais il est la manifestation congrue d’une réalité beaucoup plus complexe qu’un simple pourcentage ou une moyenne.

Avec ou sans chiffres, assortis de moyennes ou pas, colorés de pictogrammes ou noircis de cotes, les bulletins scolaires ont connu tous les temps au Québec. Conçus pour informer les parents de l’évolution des apprentissages de leur enfant, les bulletins ont traversé l’une de leurs périodes les plus sombres (mais pas la seule) au tournant des années 2000, alors que la réforme de l’éducation consacrant le règne des compétences transversales avait révélé l’un de ses maillons les plus faibles en plein dans le champ de l’évaluation. Ô surprise, il semblait que rien, ou alors très peu, n’avait été prévu pour que les enseignants, à qui on avait refilé une patate chaude, puissent traduire de manière intelligible les progrès ou les difficultés des élèves.

Cela, combiné à une course effrénée vers la réussite de tous en tout temps, juxtaposé en plus aux pressions sociale, parentale, gouvernementale pour un système d’éducation exposant ses succès et non plus ses échecs, et ça y était : l’école du Québec avait mis le pied dans le nivellement par le bas. Crainte du redoublement, passage du primaire au secondaire sans avoir réussi les compétences de base, réseau qui materne, qui chouchoute, qui a peur de nommer l’échec sous peine de brimer l’estime et de nourrir l’anxiété. Avec les égarements que la course à la performance peut entraîner : la tricherie ou encore tout un réseau parallèle de soutien pédagogique pour améliorer une cote R au collégial ou un examen d’admission au secondaire.

Dans son livre, Jean-François Roberge met en garde contre ce qu’il appelle la « chaîne de la médiocrité », qui ne se contente pas de semer ses moindres efforts au primaire et au secondaire, mais aussi au collégial et à l’université. Comment expliquer l’entrée au cégep d’étudiants maîtrisant si faiblement la langue écrite, alors que les États généraux sur l’éducation de 1996 y avaient placé leur accent prioritaire, sinon à travers les passe-droits octroyés au fil des ans ? Les notes et les diplômes sont-ils le reflet de la réalité ou ne seraient-ils pas plutôt de beaux mirages ?

 
 

Le rapport du CSE ose une association audacieuse pour soutenir son voeu de ne plus voir ni bulletin chiffré ni moyenne de groupe à l’école. Il soutient qu’on a tellement tout misé sur la forme de cette communication qu’on a négligé et même oublié sa finalité : celle de soutenir l’apprentissage. Et la bombe : le tout perpétuant « une logique de classement des personnes et de compétition qui n’est pas étrangère au décrochage ». Le bulletin, une explication au décrochage ? C’est un peu court, nous semble-t-il.

Le professeur de philosophie Guy Ferland parle avec justesse aujourd’hui dans notre courrier des lecteurs de l’échec comme « angle mort de la réussite » : « À l’école, l’obsession de la réussite renforce la tendance à voir dans l’échec une catastrophe honteuse à cacher si l’on ne veut pas être banni du club des gens qui performent facilement. »

Il fut un temps où les annonces officielles entourant l’éducation ne rimaient qu’avec réussite pour tous, lutte contre le décrochage ou encore cibles de diplomation. Aujourd’hui, comme si cette affaire de réussite était taboue — ou pire, ennuyeuse ! —, elle occupe plus discrètement l’avant-scène. On a décidé de causer réussite en misant sur des moyens : développer un sentiment d’appartenance à l’école en construisant de beaux bâtiments ; dépister les difficultés de manière précoce en instaurant les maternelles 4 ans.

C’est une manière d’y arriver, sans discourir de l’école en entonnant des refrains devenus négatifs et sombres au point de décourager d’enseigner, comme en font foi les problèmes de relève enseignante. Mais s’agit-il là aussi de mirages destinés à gommer, comme des notes gonflées camouflant l’échec, la face sombre d’une réalité ? La question est lancée.

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6 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 28 février 2019 09 h 16

    La réalité rattrapera nos récipients du nivèlement vers le bas

    Pourquoi le Québec n'évalue pas le parcours et le cheminement de l'apprenant avec des tests standardisés en 3e, 6e et 3e année du secondaire afin de vérifier les acquis des élèves? C'est beau les bulletins chiffrés au secondaire, mais la note qu'on a reçu est-elle la résultante du nivellement vers le bas? Alors, que reste-t-il de la qualité de l'enseignement et de l'apprentissage?

    La réalité du vrai monde fera en sorte que ceux qui n'ont pas les qualités intrinsèques pour réussir seront mis de côté. Le monde professionnel tout comme pour les institutions postsecondaires qui se respectent, en feront une bouchée de ses "malappris".

  • Yvon Bureau - Abonné 28 février 2019 11 h 28

    Un Sommet au printemps

    Pas un forum.

    En sommet, seul l'intérêt de l'étudiant prime et règne.
    Et on y reste tant et aussi longtemps que les concensus de base ne sont pas acceptés.
    Comme en Conclave!!!

    Le présent et l'avenir de nos enfants exigent.

    S'il le faut, que le budget de l'Éducation soit égal à celui de Santé.

    Bref, Gouverner dans l 'ÉQUITÉ !

  • Raynald Collard - Abonné 28 février 2019 13 h 19

    Les notes

    Comme ensuignant, les notes me paraissaient bien plus descriptives et même incitatives pour mes élèves. Si tu as 55% en novembre, tu sais qu'il ne te manque que 5 points pour "passer". À 58% en janvier, tu as vu un progrès et tu sais qu'il te manque 2 points pour y arriver. Même chose pour le reste. Entre 70 et 80%, il y a toute une gamme de notes intermédiaires que ne permet pas de faire ressortir l'évaluation par des lettres.

  • Monique Bisson - Abonné 28 février 2019 13 h 37

    En désaccord avec M. Roberge

    N’en déplaise à Mme Choinard, ce n’est pas parce que nous n’avons pas encore trouvé le bulletin « idéal » au Québec qu’il faut arrêter de fournir des efforts, nous les grands, alors qu’on demande aux petits de se rappeler les propos de M. Roberge : « ...la philosophie du moindre effort est nuisible ». Bel exemple M. Roberge.

    Un cas parmi d’autres : Mes deux filles ont fait tout leur primaire avec des bulletins critériés où A = objectif atteint - V = objectif en voie d’être atteint - D = objectif dépassé - E = échec. Vous vous imaginez fort bien, M. le Ministre, que si cette forme d’évaluation avait été un « échec », je ne vous en parlerais pas aujourd’hu.

    Rejeter du revers de la main les propositions du CSE, c’est aussi rejeter, M. le Ministre, votre ouvrage « Évaluer pour que ça compte vraiment ».

    Enfin, arrêtons les comparaisons boiteuses entre les les élèves et concentrons-nous sur leurs apprentissages pour les soutenir dans leur développement humain, intellectuel, social et autres.

    Monique Bisson, Gatineau

  • Jean-Charles Morin - Abonné 28 février 2019 16 h 30

    L'école doit préparer les enfants à la vie et non les prémunir contre elle.

    Le nivellement par le bas a la vie dure au Conseil supérieur de l'éducation (CSE) qui décidément n'aime pas les notes chiffrées. Selon ses dires, la vue de celles-ci met inutilement les pauvres élèves en situation de détresse. C'est oublier que dans la vraie vie, celle qui commence au sortir de l'école, nous sommes appelés à être continuellement évalués pour notre performance comparée à celle des autres et le jugement est souvent sans appel. Autant s'habituer tout de suite à cette réalité et cesser de vouloir faire vivre nos enfants continuellement dans un monde idéal imaginaire. Ils nous en seront reconnaissants un jour.

    En d'autres mots, je ne peux que féliciter l'actuel ministre de ne pas tenir compte de l'avis de ses mandarins. On doit à ces mêmes doctes personnes le foutoir merdique dans lequel tout le système d'éducation s'est enlisé depuis des lustres. Je souhaite la meilleure des chances à cet ex-enseignant devenu ministre: il aura affaire à forte partie s'il veut vraiment parvenir à changer quelque chose dans le merveilleux monde de l'éducation.