Chacun pour soi

L’Ontario n’est pas intéressé par l’offre de François Legault de créer une société d’État commune responsable de produire de l’électricité pour répondre à ses besoins futurs. Le Nouveau-Brunswick non plus d’ailleurs, son premier ministre, Blaine Higgs, étant très agressif à cause du refus du Québec d’appuyer le passage d’un pipeline destiné à l’exportation de pétrole albertain à partir des installations Irving de Saint John.

Voilà où nous en sommes au sujet du grand projet Legault de construire la Baie-James du XXIe siècle pour l’exportation. Pour le moment, Hydro-Québec dispose d’excédents pour une vingtaine d’années.

Tout indique que c’est au gaz naturel que l’Ontario fera appel pendant la dizaine d’années qui seront nécessaires pour rajeunir ses trois centrales nucléaires qui donnent de l’emploi à des centaines d’employés bien payés.

De toute façon, l’Ontario comme le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve évitent de faire des affaires avec le Québec pour des raisons politiques. On se rappellera qu’un premier ministre du Nouveau-Brunswick a perdu ses élections en 2010 pour avoir négocié la vente d’Énergie Nouveau-Brunswick à Hydro-Québec, une transaction qui a échoué malgré des avantages réciproques.

Un des opposants les plus acharnés à cette acquisition était le premier ministre de Terre-Neuve, Danny Williams, un des politiciens canadiens-anglais les plus frustrés dans ses relations avec le Québec. Frustré de ne pas avoir pu convaincre le Québec de renégocier à la hausse le contrat de Churchill Falls signé en 1969 ; frustré aussi de ne pas avoir obtenu le droit d’emprunter les lignes déjà surchargées du Québec pour exporter l’électricité qu’il avait l’intention de produire à une future centrale du Bas-Churchill, au Labrador.

En 2010, Danny Williams annonçait donc la signature d’un accord avec la Nouvelle-Écosse plutôt qu’avec le Québec pour construire cette centrale et une ligne de transport sous-marine entre le Labrador, Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse au coût de 6,2 milliards de dollars. Aujourd’hui, à un an de la mise en service, le coût atteint plutôt 12,7 milliards pour une puissance installée de 824 MW comparativement à 6 milliards et 1550 MW à La Romaine. Une catastrophe.

Terre-Neuve étant une province d’à peine un demi-million d’habitants, il a fallu obtenir une première garantie de prêts de 5 milliards du gouvernement Harper pour rassurer les prêteurs, puis une seconde de 3 milliards du gouvernement Trudeau. Dans les deux cas, le Québec a manifesté son opposition en accusant Ottawa de financer un projet concurrent, puisque près de la moitié de l’électricité qui sera produite à Muskrat Falls sera destinée à l’exportation.

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir ce qu’il adviendra de cette électricité dont Terre-Neuve n’a pas besoin. Pour rembourser la dette, il faudrait faire passer les tarifs d’électricité des Terre-Neuviens de 11 ¢ à 22 ¢/kWh à partir de 2021. Impossible !

Et comment Terre-Neuve peut-elle espérer vendre 40 % de sa production à la Nouvelle-Angleterre à un prix trois fois supérieur à celui du gaz naturel ?

Ce qui risque de survenir maintenant, c’est que, en cette année électorale, le gouvernement Trudeau, qui a besoin des six sièges libéraux de la province, s’entende une fois de plus avec Terre-Neuve pour bonifier l’Accord atlantique qui, oh hasard ! vient à échéance le mois prochain.

Par cet accord signé une première fois par Brian Mulroney et bonifié par la suite, Terre-Neuve conserve 92 % des redevances perçues de l’exploitation pétrolière en haute mer. Pourtant, ce pétrole extracôtier appartient à tous les Canadiens, comme l’a confirmé la Cour suprême.

C’est avant tout pour des raisons politiques qu’Ottawa a cédé ses droits, nos droits, sur la ressource extracôtière tout en continuant de verser à Terre-Neuve l’équivalent de la péréquation perdue à cause de ces redevances. Qui a dit que les politiciens fédéraux n’en avaient que pour le Québec ?

Dans vingt ans, le contrat de Haut-Churchill signé en 1969 viendra à échéance. Québec perdra l’accès à cette énergie propre alors que Terre-Neuve devra l’ajouter aux excédents de Muskrat Falls. Utilisera-t-elle la route qu’elle est en train de construire avec les milliards du fédéral pour l’offrir au rabais aux Américains ?

Si François Legault veut vraiment préparer l’avenir, il lui faut d’abord regarder du côté de Terre-Neuve. L’une et l’autre provinces ont intérêt à s’entendre, enfin.

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11 commentaires
  • Réjean Martin - Abonné 26 février 2019 08 h 04

    le gros bout du bâton

    On veut bien que monsieur Legault négocie quelque chose, mais avec le TRÈS gros bout du bâton...

  • Bernard Plante - Abonné 26 février 2019 08 h 21

    Et le Labrador?

    Et dire que cette démonstration éloquente montrant à quel point le Québec se fait abuser ne tient même pas compte du fait que l'énergie produite dont il est question ici provient d'une portion du territoire du Québec cédé à Terre-Neuve!

    Comment être perdant sur toute la ligne? Faire partie du Canada.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 26 février 2019 14 h 08

      Et la péréquation, monsieur Plante ?

    • Bernard Plante - Abonné 27 février 2019 10 h 18

      La péréquation n'est qu'une compensation partielle pour tous les désavantages de faire partie du Canada M. Noël, dont celui d'être constamment ralenti ou lésé dans notre développement comme le montre bien l'article ci-dessus.

      Une part de la péréquation n'est de toute façon que le retour des impôts que nous payons en trop au fédéral. De plus, avec la fin de l'ère pétrolière qui s'amorce, ce sera le retour à la situation normale qui prévaut lorsque le pétrole ne fausse pas la donne, soit la situation où le Québec paie pour le développement de l'Ouest. Il en a été ainsi depuis le début du Canada, jusqu'à ce que du pétrole soit découvert. Cette richesse temporaire achève et nous aurons à nouveau à les subventionner. Il est donc plus que jamais le temps de s'en sortir.

  • Gilles Bonin - Abonné 26 février 2019 08 h 47

    Ben,

    oui enfin. Et pourquoi pas une alliance de l'est canadien - Québec et Maritimes - quant à rester «canadian» si c'est notre avenir,? C'est peut-être une utopie, mais on peut toujours rêver.

    • Pierre Raymond - Abonné 26 février 2019 11 h 59

      On appelle ça du rêve en " can " !

  • Michel Lebel - Abonné 26 février 2019 09 h 54

    Diplomatie?


    Quand la notion de bien commun disparaît, c'est au plus fort la poche! Pour la diplomatie interprovinciale, disons seulement que ce n'est pas le point fort du gouvernement Legault! Enfin,on récolte généralement ce que l'on sème: le ''pétrole sale'' n'a pas du tout bien passé au Canada anglais.

    M.L.

  • René Pigeon - Abonné 26 février 2019 10 h 48

    Les libéraux de McGuinty avaient préféré investir dans des solaire et éoliens plus couteux que d'importer de l'hydroélectricité du Québec

    À propos de : "Tout indique que c’est au gaz naturel (américain et canadien) que l’Ontario (de Ford et des conservateurs) fera appel pendant la dizaine d’années qui seront nécessaires pour rajeunir ses trois centrales nucléaires qui donnent de l’emploi à des centaines d’employés bien payés."
    Les libéraux de McGuinty avaient préféré investir lourdement dans des formes du solaire et de l’éolien qui se sont avérées très couteuses plutôt que d’importer l’hydroélectricité qui aurait permis au Québec d’importer l’électricité de Terre-Neuve.