Le spectre du populisme

Jusqu’où peut-on aller pour porter un message politique ? La question se pose de plus en plus devant la montée d’un certain populisme qui fouette les émotions et alimente même parfois la haine, involontairement ou non. Le Canada n’y échappe pas, avec le risque de voir le débat public dériver dans des eaux troubles d’ici les prochaines élections.

En décembre dernier, le symbole des gilets jaunes est apparu dans le paysage politique canadien, inspiré par le mouvement de ras-le-bol français face à la pression fiscale, les privilèges des élites et les difficultés financières des ménages modestes. Récupéré là-bas par diverses forces politiques, comme l’expliquait notre collègue Christian Rioux la semaine dernière, il subit le même sort au Canada.

Cela ne veut pas dire que nombre de Canadiens qui revêtent le fameux gilet ne partagent pas sincèrement les préoccupations initiales de leurs homologues français : coût de la vie élevée, revenus insuffisants, emplois en péril et ainsi de suite. Malheureusement, plusieurs de ceux qui, au Canada, utilisent ce symbole pour mobiliser sur la Toile ne s’arrêtent pas là. Tyler Malenfant, l’instigateur de la populaire page Facebook Yellow Vests Canada (YVC), qui compte plus de 100 000 membres, s’en prend à la taxe sur le carbone, mais aussi aux prétendues politiques tyranniques des Nations unies, en particulier en matière de migration.

Cet amalgame était en vue à Ottawa la semaine dernière lorsqu’un convoi de camions et de camionnettes, parti de l’Alberta, a bloqué une petite partie du centre-ville pour faire entendre l’inquiétude des gens affectés par les difficultés de l’industrie pétrolière. Les pancartes et banderoles pour les pipelines, contre la taxe sur le carbone ou le projet de loi fédéral sur l’évaluation environnementale dominaient. Mais il y avait aussi des placards sur lesquels des manifestants accusaient le premier ministre Justin Trudeau de trahison, dénonçaient une motion contre l’islamophobie ou encore le pacte onusien sur les migrations. Nombre d’entre eux, émules du président américain Donald Trump, portaient des casquettes marquées du slogan « Make Canada Great Again ».

Cela a malheureusement peu surpris, car depuis leurs débuts, plusieurs pages Facebook des gilets jaunes canadiens, en particulier celle de YVC, ont attiré des messages virulents, parfois haineux, contre entre autres les musulmans ou les migrants arrivés de façon irrégulière. On y a même retrouvé des menaces contre le premier ministre Trudeau, effacées après que le réseau de télévision Global en eut fait état.

 
 

Les partisans des gilets jaunes ont le droit de manifester et de s’exprimer, mais ce qui est troublant est de voir des politiciens participer à ces ralliements sans exprimer de réserves à l’égard des vues extrêmes. La semaine dernière, le chef conservateur, Andrew Scheer, quelques-uns de ses députés et le chef du nouveau Parti populaire, Maxime Bernier, ont publiquement offert leur soutien au convoi et à son message pour les hydrocarbures. Il n’y aurait aucun problème s’ils n’avaient pas agi comme si le reste n’existait pas, alors que, par leur présence, ils donnaient non seulement de la crédibilité et de la légitimité aux actions allant dans le sens de leurs critiques habituelles, mais aussi à l’ensemble de l’oeuvre. Ils se devaient de prendre leurs distances des propos ou des comportements d’intolérance, et d’affirmer leur désapprobation.

En lieu et place, un des leurs, le sénateur David Tkachuk, a invité les membres du convoi « à écraser jusqu’au dernier libéral qui reste dans ce pays » (« roll over every Liberal left in the country »). Une figure de style renvoyant aux élections, a-t-il dit par la suite sans s’excuser, mais, métaphore ou pas, cette déclaration était irresponsable de la part d’un parlementaire.

Rien n’indique que M. Scheer soit d’accord avec les idées d’extrême droite ou anti-immigration que certains véhiculent à ces occasions, mais il ne peut, par son silence, implicitement exploiter la colère de cette frange pour s’assurer des votes. On a trop vu ailleurs les effets de ce genre de stratégie politique, prisée par M. Trump, le Britannique Nigel Farage ou la Française Marine Le Pen.

La frustration et les préoccupations des citoyens ne doivent pas être ignorées, mais alimenter leur désarroi, au lieu d’y répondre avec des arguments et des solutions fondés, ne fait qu’entretenir la division, le cynisme et le mépris des institutions.

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13 commentaires
  • Guy Fauteux - Abonné 25 février 2019 01 h 41

    Oui nous sommes en démocratie

    Comme vous le soulignez si bien.Le risque est grand,
    au Québec comme ailleurs dans le monde d’ailleur.Les travailleurs manuel se révoltent , c’est logique ,car les biens pensant comme vous madame attise cette colère.
    Comme ces braves de l’alberta ,ca fait beaucoup de monde dans le pétrin .
    Je pense aux agriculteurs entre autre lesquel peine à survivre
    et doivent se cacher pour travailler ,tout comme une bonne partie des travailleurs de la construction du Québec.
    Toutes ces lois sur le travail et l’environnement nous rendent la vie
    De plus en plus difficile.
    Comme ces supporteur de Trump aux US on prend un soin jaloux
    De nos moyens de survie au cas où la marmite explose.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 février 2019 08 h 37

      D'accord avec vous M. Fauteux. L'air doit être rarifié dans la bulle des journalistes complaisants à Ottawa. Le populisme, ce n'est plus du populisme lorsque c'est la population presque entière qui envahit la rue.

      Beaucoup sont contre la taxe carbone puisque ce n'est qu'une taxe qui ne change en rien l'équation climatique. Beaucoup s'oppose aux taux d'immigration trop élevés pour une si petite économie en plus des illégaux qui traversent la frontière allègrement suite au tweet du Twit en chef qui va coûter des milliards à la fin de l'exercice. On doit être plus riche qu'on pense.

      En passant, pas un vilain mot sur le populisme de gauche qui revendique les mêmes positions de notre chère madame à la différence près que celui n'est pas très populaire puisqu'on n'y retrouve pas beaucoup d'adhérents.

  • Gilles Bonin - Abonné 25 février 2019 05 h 10

    Calmos

    tout le monde... à prévoir que Jussstinnnn va remporter un nouveau mandat -de justesse ou minoritaire peut-être, mais quand même un 2è mandat plus ou moins raccourci. Ça nous fera une belle jambe... un pied bot mais bof! ça trottinera quand même...

  • Gilles Tremblay - Abonné 25 février 2019 06 h 44

    Dans notre placard de la démocratie se cache un monstre : le pullulisme

    À priori, au Canada et au Québec, si on s’adonne à lire les journaux depuis des lustres, ceux et celles qui ont le plus à craindre de la population du p’tit quotidien, attiré par les populistes boutefeux et écervelés, sont ceux qui s’en mettent le plus dans leurs poches, par abus de droit et fraudes, au détriment de la société et du soutien qu’elle se doit de fournir au plus démuni qui en ont ras le pompon, tout comme les gilets jaunes en France.

    Clairement, certains politiciens et leurs politiques internes scabreuses ne font pas exception chez nous et ont tendance à pulluler chez SNC-Lavalin avec un fort penchant pour certains partis politiques, lorsqu’ils sont au pouvoir, et qui se retrouvent, un jour ou l’autre, à se débattre comme des diables dans l’eau bénite, particulièrement par les temps qui courent à Ottawa. Le populisme est en quelque sorte un vaccin, non sans danger, pour lutter contre le pullulisme des crasseux.

  • Germain Dallaire - Abonné 25 février 2019 07 h 59

    Voilà l'épouvantail!

    Tous les mouvements, tous les rassemblements comportent leur part d'excités prêts à dire n'importe quoi. Et les médias sociaux, tout drapés qu'ils sont dans leur distance, ont plutôt grandement empiré les choses. Bien des commentateurs politiques, bien des journalistes sont les premiers à se faire les porte-voix de ces médias ou encore de ces excités des rassemblements. Ils sont l'arbre qui cache la forêt. Et la forêt quel est-elle? Un Occident en plein désarroi parce qu'il est train de perdre sa suprématie, une situation économique qui se maintient artificiellement grâce à une augmentation sans précédant du crédit,une crise écologique qui devient chaque jour plus évidente et une crise politique où les alternatives de gauche se sont effondrées à force de se compromettre. Il y a bien là en effet, un terrain propice aux excités et... à leurs porte-voix.

  • Michel Lebel - Abonné 25 février 2019 08 h 58

    Et au Québec...


    Le caquisme ne serait-il pas une forme légère(soft) de populisme? À regarder aller le gouvernement Legault, on peut sérieusment se poser la question: de l'environnement, à l'agriculture et aux maternelles 4 ans, sans oublir l'immigration, cela sent l'amateurisme, proche du populisme... doux.

    M.L.

    • Marc Therrien - Abonné 25 février 2019 12 h 40

      Un populisme tranquille pour le monde ordinaire à qui il a promis de s'occuper des affaires qui l'intéresse ou le préoccupe. Quand on considère que seulement 25% des citoyens inscrits sur les diverses listes électorales ont clairement donné leur vote à la CAQ, on peut comprendre que François Legault veuille ratisser large avec ses projets de changer le Québec et d'en marquer l'histoire.

      Marc Therrien

    • David Cormier - Abonné 25 février 2019 13 h 21

      Si on en arrive à un résultat où seulement 25 % des inscrits ont voté pour la CAQ comme vous le dites, c'est surtout parce qu'une très grande proportion d'électeurs ne sont pas allés voter. Or, on pourrait appliquer la même technique aux autres partis et on trouverait qu'un pourcentage pas mal moins grand a voté pour le PQ, QS ou le QLP également, une fois leurs votes exprimés sur le total des inscrits. À un moment donné, il faut accepter le vote démocratique de ceux qui ont daigné aller s'exprimer.