Infirmières praticiennes: une réforme essentielle

La ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a décidé de prendre le taureau par les cornes et de permettre aux infirmières praticiennes spécialisées (IPS), communément appelées superinfirmières, de remplir pleinement le rôle pour lequel elles sont formées en posant certains diagnostics.

Dans une entrevue accordée au Devoir, Danielle McCann a révélé qu’elle avait demandé au Collège des médecins d’envisager la possibilité que les IPS, qui détiennent une formation universitaire de deuxième cycle, puissent poser des diagnostics dans le cas de maladies chroniques tels l’hypertension, le diabète ou l’asthme, comme cela se fait partout dans le reste du Canada, de façon à désengorger le système de santé. La ministre projette de faire « une petite révolution de l’accès à la première ligne » et croit être en mesure de convaincre à la fois le Collège des médecins et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

De fait, on peut se demander pourquoi, depuis le temps qu’on en parle, les IPS ne peuvent remplir pleinement leur rôle au Québec. La réponse est simple : la forte résistance des médecins, qui ont toujours refusé de céder une partie de leurs prérogatives, et ce, au nom de la protection du public. Cette prétention ne tient pas la route.

À l’heure actuelle, les IPS posent des diagnostics qui n’en portent pas le nom. Les patients vus par ces infirmières doivent, dans les 30 jours, prendre rendez-vous avec un médecin, qui confirmera l’évaluation initiale. Le médecin encaisse une rémunération de 30 000 $ par an pour « superviser » une IPS. C’est à la fois inutile et inefficace, occupant du temps que le médecin pourrait consacrer à voir davantage de patients. Mais c’est aussi franchement méprisant pour les patients, dont on semble se soucier comme d’une guigne.

Dans une entrevue à Radio-Canada, le président de la FMOQ, Louis Godin, a affirmé que l’argent n’était pas en cause. Les médecins, dont aucun « n’a de la misère à gagner sa vie », ne sont « pas inquiets pour leur rémunération », a-t-il dit. Après les spectaculaires augmentations qu’ils ont touchées, le contraire aurait été étonnant.

Mais ce que la FMOQ refuse, c’est de mettre fin à la complète subordination des infirmières aux médecins. Son président s’oppose à ce qu’elles « pratiquent de façon totalement autonome » comme dans les autres provinces. De son côté, le nouveau président du Collège des médecins, Mauril Gaudreault, qui s’est dit favorable à un élargissement du rôle des IPS, ne semble pas prêt à les affranchir de la tutelle.

Pour Danielle McCann, il y a « urgence à agir » puisqu’un demi-million de Québécois n’ont toujours pas de médecins de famille, malgré la loi qu’a fait adopter Gaétan Barrette. Il faut rappeler que les pénalités auxquelles s’exposaient les omnipraticiens n’ont jamais été appliquées. La ministre souhaite aussi que les médecins puissent obtenir une rémunération pour des consultations par téléphone ou sur Internet, ce qui n’est pas possible avec le mode de paiement actuel. D’une façon plus générale, elle veut qu’une plus grande part de leur rémunération vienne de la prise en charge des patients, ce qu’on appelle la capitation, au détriment du paiement à l’acte.

La ministre, qui croit que les IPS pourront, d’ici un an, poser des diagnostics, mise sur la « collaboration », la « négociation ». Mais elle n’écarte pas la possibilité de présenter un projet de loi si les médecins se rebiffent.

Cette réforme de l’accès aux soins est essentielle et les médecins doivent comprendre qu’ils ont une obligation de résultats. L’intérêt public doit primer les intérêts corporatistes de la profession médicale dont les services n’ont jamais coûté aussi cher à la société.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

8 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 19 février 2019 03 h 55

    GOOD LUCK!

    Les médecins sont "élevés" depuis toujours à penser que les autres professionnels de la santé ne peuvent être bons qu'à appliquer docilement leurs directives. Alors, pour les amener à céder le moindre de leurs pouvoirs omniscients... Mme. McCann devra se montrer drôlement séductrice!

  • Yvon Bureau - Abonné 19 février 2019 07 h 36

    Urgence de sonder

    Que soit au plus tôt un sondage indépendant auprès de tous les médecins.
    Mon hypothèse: la majorité des MDs seraient en faveur d'une telle ouverture
    Deuxième hypothèse : l'$$$ n'est pas du tout la valeur première de la majorité des MDs
    3e hypothèse : le plaisir professionnel du travail interdisciplinaire pour des services plus et mieux rendus serait la 1e valeur
    4e hypothèse : la plaisir de l'efficience en interdisciplinarité est des plus importants et porteur de fierté
    5e hypothèse : les médecins veulent+++ cesser de s'épuiser et veulent plus que tout surtout augmenter toutes leurs santés.

    Prenons soins de nos médecins en leur permettant un travail interdisciplinaire plus valeurisant et plus nourrissant.
    Ce qui va leur donner plus de toutes les santés, c'est leur ressenti professionnel profond d'être plus utiles et plus solidaire. C'est prouvé!

    Lisons Rétablir la santé. Éditions Somme toute 2018

    Merci au Le Devoir pour cet Édito des plus nécessaires.

    Merci monsieur Dutrisac.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 février 2019 19 h 00

      J'aimerais bien que l'$$$ ne soit pas la valeur première de la majorité des MDs.

  • Mario Tremblay - Abonné 19 février 2019 08 h 14

    Présentement, on leur réserve le même sort qu'aux sages-femmes ...

    Je me demande pourquoi j'ai toujours l'impression qu'au Québec on fait les choses pour la première fois.
    Les sages-femmes officiaient il y a longtemps au Québec, et elles travaillent ailleurs dans d'autres provinces et d'autres pays, mais ici c'était impossible. Un boycotte de presque 30 ans ...
    Le cannabis est vendu librement dans plusieurs états américains, ainsi que dans plusieurs pays dans le monde. À lire les débats, on croirait que le Québec est le premier endroit au monde où cela s'est fait!
    Les infirmières IPS pratiquent dans d'autres provinces et dans plusieurs pays dans le monde, mais encore là, on a l'impression qu'au Québec ce serait une nouvelle façon de faire qui n'existe pas ailleurs.
    Allez savoir pourquoi. Le syndrome du village gaulois peut-être ...

  • Marc Davignon - Abonné 19 février 2019 08 h 26

    Mini-médecins

    Pour un mini-prix?

    Est-ce que ceux-ci sont prêts à assumer cette responsabilité? C'est-à-dire, eux, devront payer une assurance professionnelle?

    Avoir plus de responsabilités, ça vient aussi avec des obligations.

    Mais, au fait, pourquoi cette urgence d'agir. Est-ce pour, comme évoqué précédemment, avoir un cout moindre?

    Il y avait, voilà un certain temps déjà, de la médecine qui se pratiquait aussi à cout raisonnable. Quelle garantis avons-nous qu'il n'y aura pas la même flambée des prix quand ceux-ci constateront que ... ben ... qu'ils, qu'elles, que eux sont payés en dessous de la moyenne longitudinale de l'argent que les autres ont et qu’eux n'ont pas (selon la transversalité des données).

    Alors, pourquoi faire des études aussi longues quand on peut avoir la même chose à moindre prix ? Pourquoi les gens voudraient faire des doctorats quand un BAC fait l'affaire ? Moins de dépense pour l'état, moins de temps à attendre pour être «up and running».

    Pourquoi des ingénieurs? Un technicien en bâtiment devrait faire l'affaire. Pourquoi attendre si longtemps à enseigner a des enseignants ? Ah! Ça, on le fait déjà! Pourquoi des professeurs ... des chargés de cours, ça fait l'affaire!

    La prochaine étape sera de faire appel aux préposés? Un DEC, c'est bien suffisant. Enfoncer une aiguille dans le bras ... qui ne sait pas faire cela?

    Dans un avenir rapproché, une certification d'un institut de tout acabit aura la même importance qu'un diplôme d'études!

    Oublié cela, nous y sommes déjà! Dans les demandes d'emploie les exigences sont les suivantes : un BAC «ou toute autre expérience pertinente», mais la certification PMI est requis !?!?

    Ça sert à quoi d'apprendre les mathématiques?

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 février 2019 12 h 44

    Youppie !

    « La ministre, qui croit que les IPS pourront, d’ici un an, poser des diagnostics, mise sur la « collaboration », la « négociation ». Mais elle n’écarte pas la possibilité de présenter un projet de loi si les médecins se rebiffent. » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

    De cette citation, douceur double :

    A Oui pour la « négociation-collaboration », mais pas pour une éternité, et ;

    B Si la ministre réussit sans imposer un projet de loi quelconque pour aider les Corpo et médecins à comprendre sans blessure collatérale, ce sera la plus belle Révolution que jamais, et même de la Réforme Barrette, le Réseau de la Santé et Services Sociaux (RSSS) n’aurait eu à vivre, et ce, depuis la Réforme Castonguay !

    Youppie ! - 19 fév 2019 -