Maternelle 4 ans: coup de force pour une idée fixe

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a déposé jeudi le projet de loi 5 imposant la maternelle 4 ans dans toutes les commissions scolaires et dans tous les milieux socioéconomiques. Tout enfant de 4 ans aura droit à la maternelle, comme c’est le cas pour les enfants de cinq ans. Dans le projet de loi, il est prévu que ce droit ne prendra effet qu’au moment que déterminera le gouvernement, mais le ministre a indiqué que l’échéancier visé était la rentrée scolaire de septembre 2023.

Quant aux coûts, ils sont costauds. En campagne électorale, la Coalition avenir Québec évaluait à 250 millions le coût de cette promesse qui portait sur la création de 5000 classes. On en est maintenant à un coût de fonctionnement oscillant entre 400 et 700 millions, en fonction de l’intérêt des parents pour cette maternelle 4 ans, qui ne sera pas obligatoire. Et c’est sans compter les dépenses en immobilisations pour la construction des nouvelles classes.

Au lieu de miser sur les services de garde subventionnés, notamment les centres de la petite enfance, pour le dépistage des troubles d’apprentissage chez les jeunes enfants et de continuer à ouvrir des classes de maternelle 4 ans dans les milieux défavorisés, le gouvernement Legault met le paquet dans la maternelle 4 ans universelle, dont l’implantation est pourtant semée d’embûches.

C’est comme si le dépistage ne devait pas se faire le plus tôt possible, même avant 4 ans, avec l’apport de services spécialisés qui manquent cruellement à l’heure actuelle. C’est ce que le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a d’ailleurs compris, lui qui a annoncé que son gouvernement consacrera entre 70 et 90 millions au cours des deux prochaines années au dépistage précoce.


 

À l’Assemblée nationale, François Legault a affirmé que les parents auront le choix entre une garderie avec des « techniciens de garde » ou une maternelle 4 ans dotée d’« enseignants avec toute l’équipe de spécialistes de l’école primaire ». Outre le fait que les termes qu’il a employés trahissent une certaine condescendance envers les spécialistes de la petite enfance que sont les éducatrices en garderie, le premier ministre semble avoir une vision idyllique de l’école. La réalité, c’est que les services spécialisés pour soutenir les élèves en difficulté sont rationnés à l’heure actuelle et que les délais d’attente pour y avoir accès peuvent s’étendre sur plusieurs mois, alors que les directions d’école encouragent les parents qui en ont les moyens à se tourner vers le privé pour obtenir les services d’un psychologue ou d’un ergothérapeute. Avant de songer à investir dans un réseau universel de maternelles 4 ans, il faudrait mettre à niveau les services spécialisés dans les écoles. Et financer un minimum de services pour les enfants d’âge préscolaire.

Il y a tout lieu de croire que le projet ne répond pas à un souhait des parents, selon un sondage commandé par l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE). En outre, les commissions scolaires s’y opposent, tout comme les directions d’école. Les syndicats d’enseignants croient aussi que le gouvernement Legault fait fausse route, alors qu’il serait dans leur intérêt corporatiste d’approuver la création de ce réseau, qui leur ferait gagner de nouveaux membres.

La critique péquiste en matière d’éducation, Véronique Hivon, a raison de dire que le gouvernement caquiste « met tous ses oeufs dans le même panier ». Car c’est de cela qu’il s’agit : consacrer une part colossale des ressources financières — par définition limitées — à une seule mesure au lieu de soutenir diverses initiatives qui donneraient davantage de résultats pour les enfants d’âge préscolaire.

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16 commentaires
  • Claire Beauchemin - Abonnée 15 février 2019 00 h 48

    Mon appui enthousiaste aux maternelles 4 ans pour tous les enfants et aux CPE pour les petits de 2 et 3 ans.

    Cela nécessite de prévoir le temps de former les enseignants nécessaires, bien sûr. Cela prendra un certain nombre d'années, puisque cet emploi exige qu'ils soient dotés d'une solide formation universitaire. Concevoir le programme d'enseigement nécessaire sera moins long, compte tenu de l'expertise détenu dans le monde de l'éducation chez nous et aussi dans le monde. Quant aux CPE il s'agit d'une grande réussite dont il faut rapidement faire profiter tous les petits de 3 ans et aussi ceux de 2 ans. Pour que la qualité de la formation des petits soit de bonne qualité, il faudrait que ces centres de formation remplacent progressivement les garderies privées, qui n'ont généralement pas le même niveau de qualité, cela a été largement démontré. Je rêve du jour où ces deux types d'institutions soient sous la responsabilité du ministère de l'Éducation au même titre que l'enseignement élémentaire et secondaire. Claire Beauchemin, qui a oeuvré en éducation puis en formation des adultes pendant plus de 40 ans

    • Jolana Jarotkova - Abonnée 15 février 2019 08 h 19

      Et pourquoi...
      À moins de développer une formation professorale complète pour le préscolaire, ça ne fait pas de sens. En effet, actuellement, l'enseignement préscolaire - orientée surtout vers les enfants de 5 ans - ne constitue qu'une partie, assez petite semble-t-il, de la formation des enseignants du primaire, alors qu'il s'agit d'une formation complète pour les éducatrices en service de garde (qui sont formées durant 3 ans, tout de même, versus quatre ans pour le baccalauréat en enseignement préscolaire et primaire où rappelons-le l'enseignement préscolaire ne constitue qu'une partie).

      Pourquoi aussi vouloir envoyer des petits de quatre ans dans une institution très grande par rapport à leurs capacités? Une école, même petite, c'est beaucoup d'enfants - tous plus âgés - beaucoup d'intervenants - professeurs, techniciens en service de garde, etc - de très grands espaces et de plus grands groupes qu'en CPE.... Par rapport à un CPE où les installations sont pensés en fonction des besoins de ces enfants plus jeunes, où les intervenant-e-s sont formé-e-s pour cet âge spécifique. Pourquoi, à la place, ne pas fournir plus de moyen à ce milieu (intervenants spécialisés, possibilité de formations plus poussées, etc)?

      Il ne faut pas oublier qu'en Ontario, qui revient souvent comme de l'option de la maternelle 4 ans, les services comme les CPE ne sont pas nécessairement aussi développés et accessible qu'au Québec (même si c'est encore problématique ici)! La maternelle 4 ans est presqu'universelle notamment parce que les parents n'ont pas souvent d'options plus accessibles et de qualité en termes de services éducatifs de garde.

  • Yvon Pesant - Abonné 15 février 2019 06 h 17

    Bébé la la

    Dans la petite municipalité de 500 habitants et quelque qui est la nôtre, on est à construire une nouvelle école plus petite que celle datant des années 1960 devenue trop coûteuse à entretenir et considérant le beaucoup plus faible nombre d’enfants la fréquentant. Entre 40 et 50 désormais comparativement à plus de 200 à cette belle époque du rapport Parent et de la fermeture des petites et vieilles écoles de rang.

    Si nous pouvons nous féliciter d’avoir pu nous éviter la fermeture pure et simple de notre école locale pour des raisons par trop bassement comptables, je suis loin de croire que la nouvelle a été conçue pour y accueillir une classe « maternelle 4 ans ». Déjà que pour une classe de maternelle 5 ans ça posait problème pour tout ce qui a trait aux services éducatifs à fournir en termes de personnel et de matériel.

    Or, au Québec, notre cas n’est pas unique, loin de là. Combien de petites municipalités n’ont tout simplement pas d’école? Combien ont des écoles pas organisées pour ça?Combien de familles voient leurs enfants en très bas âge prendre l’autobus très tôt le matin, automne, hiver, printemps, pour avoir le « privilège » de « faire leur maternelle », comme on dit, dans une municipalité voisine avec les heures de voyagement que cela suppose, quotidiennement parlant.

    Et, en haut lieu caquiste, non seulement on veut mais on décrète que cela puisse se faire avec nos tout petits enfants de 4 ans pour voir s’ils ne présenteteraient pas un quelconque problème d’apprentissage à dépister le plus hâtivement possible.

    Je me demande bien qui a un problème d’écoute et d’hyperactivité en ce début de mandat gouvernemental. Qui ne prend pas le temps de prendre la bonne mesure de ce que les autres, fort bien informés sur les réalités oh combien multiples, diverses et complexes de ce dossier mené tambour battant, ont à dire en toute connaissance de cause.

    C’est qui au juste le plus bébé la la dans cette histoire rocambolesque? Notre nouveau Premier minist

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 15 février 2019 17 h 16

      On pourra utiliser les églises vides à 100% du temps et inutiliusées , et les autres qui sont utilisées à environ 99% du temps.

  • Diane Guilbault - Abonnée 15 février 2019 07 h 12

    Où sont les données probantes?

    D’où vient cette obsession de la CAQ pour des maternelles 4 ans? Où sont les données probantes qui justifient de privilégier ce modèle pour les enfants de 4 ans au détriment des CPE qui continuent de faire leurs preuves là où les places sont disponibles? Le gouvernement a l’obligation de faire la démonstration que son choix repose sur des études scientifiques. Peut-être alors aura-t-il l’appui de la population. Mais pour le moment, rien ne justifie de faire ce chamboulement surtout que le personnel tout comme les locaux scolaires manquent à l’appel.

    • Claude Poulin - Abonné 15 février 2019 15 h 44

      Vous posez là une très bonne question, madame Guilbault! J'imagine que ce sont là des théories pédagogiques qui nous viennent de recherches américaines, comme celles qui fut à l'origine de la Pédagogie de la réussite axée sur le développement des compétences. Ces recherches américaines qui sont reprises dans nos Facultés des Sciences de l'Éducation, le plus souvent, sans tenir compte du fait que ces recherches américaines s'alimentent à des données issues des milieux sociaux les plus défavorisés, les plus pauvres écononomiquement et culturellement dans certaines cités en crise. Or, comme on le sait, ici, l'État est un monopole qui définit non seulement les objectifs scolaires mais les programmes avec le concours de professionnels (spécialistes universitaires) qui finalement excercent le pouvoir réel sur le système éducatif. Et ce, sans suivre la voie normale de la recheche qui impose des étapes d'évaluation
      à une échelle réduite avant d'adopter un plan d'ensemble. Un plan qu'on impose ensuite (comme on l'a fait pour la dernière réforme) sur une réalité sociale fort différente (comme celle du Québec) avec les résultats que l'on connait! Nous sommes donc devant un univers scolaire monopolisé par la pensée universitaire qui impose sa vision de l'éducation sans véritable contrôle externe. Voilà, très très brièvement, mon humble avis. Pour vous éclairer sur les "intérêts corporatifs" qui militent pour la maternelle 4 ans, cette source: LA REVUE PRÉ-SCOLAIRE
      Vol. 56, no 4 / automne 2018 Dossier Développement moteur et psychomotricité
      par l’Association d’éducation préscolaire du Québec

  • Rose Marquis - Abonnée 15 février 2019 08 h 31

    Pas de ''mur à mur''

    Comme je suis d'accord avec ce texte, il faut garder une variété de services!

  • Yvon Robert - Abonné 15 février 2019 09 h 11

    Qui trop embrasse, mal étreint

    Dans l'opposition vous avez clamez haut et fort de la nécessité de construire des écoles, de réparer les écoles, de revaloriser le travail des enseignants en augmentant leur salaire, d'augmenter le nombre de spécialistes dans les écoles,nos enfants sont les plus médicamentés au Canada,d'augmenter le nombre de places en garderie, le tout en baissant les impôts.

    On a investi des milliards pour construire le réseau des CPE, le réseau des pré-maternelles 4 ans en Ontario a entrainé des dépenses d'environ 3 milliards.

    Attaquez vous aux vrais problèmes, on peut bien mieux dépister mais il faut plus que des pillules pour soigner les enfants, prenez un peu de ritalin pour vous calmer.