Assez d’hypocrisie!

Le Canada est en émoi depuis que le Globe and Mail a révélé que le bureau du premier ministre (BPM) Trudeau était intervenu auprès de la ministre de la Justice et procureure générale Jody Wilson-Raybould pour qu’elle applique au cas de SNC-Lavalin la nouvelle disposition du Code criminel autorisant la négociation d’un « accord de réparation » en lieu et place d’un procès criminel.

Le BPM a-t-il exercé des pressions indues sur la ministre, comme le prétend l’opposition, ou s’est-il contenté de lui suggérer d’opter pour cette procédure instituée précisément pour sauver SNC ? La nuance est importante puisque, règle générale, le politique ne doit pas intervenir dans le judiciaire.

Il existe des cas comme celui-ci où la jurisprudence et le gros bon sens imposent qu’un ministre de la Justice consulte ses collègues et même des experts externes avant de prendre une décision aux conséquences importantes pour le pays.

Répétons la question de départ : le BPM a-t-il exercé une pression indue sur Mme Wilson-Raybould ? M. Trudeau répond que non, mais l’opposition ne le croit évidemment pas.

Hier, à la demande du NPD, le commissaire à l’éthique, Mario Dion, a annoncé qu’il enquêterait. Fort bien, mais cela ne réglera pas le fond du problème.

Si pressions il y a eu, la ministre n’y a pas donné suite puisque SNC est toujours accusée de corruption dans le cadre de ses activités en Libye. Ce qui laisse croire qu’elles n’étaient pas aussi « indues » qu’on veut le laisser croire… ou que Mme Wilson-Raybould n’a pas bien saisi l’importance du message, puisqu’elle a été rétrogradée quelques semaines plus tard.

Pour les commentateurs du Canada anglais et pour l’opposition à Ottawa, M. Trudeau a eu tort de vouloir influencer sa ministre de la Justice. Ils ont raison, mais quelle hypocrisie tout de même ! En fait, nos collègues de Toronto aimeraient bien empêcher politiquement le gouvernement Trudeau de sauver ce géant québécois aux prises avec des problèmes qu’il s’est lui-même infligés, il faut le dire. Mais pourquoi punir ses milliers d’employés alors que les coupables sont ses anciens dirigeants ?

Depuis que des scandales de corruption ont été mis au jour, SNC-Lavalin a fait un grand ménage et poursuit au civil ses anciens patrons congédiés. En étant reconnue coupable, SNC ne pourrait plus participer aux appels d’offres du fédéral. Qui en profitera sinon les autres grandes sociétés canadiennes comme la torontoise Aecon, dont Ottawa vient tout juste de bloquer l’acquisition par une société chinoise ? Le Canada anglais s’est-il scandalisé d’une telle intervention gouvernementale dans l’économie de marché ? Au contraire, on a applaudi au « sauvetage » d’Aecon.

Et quand Ottawa a exclu le chantier maritime Davie des 60 milliards de dollars de contrats de construction de bâtiments militaires, le ROC a simplement trouvé normal que ces brouillons de Québécois soient tassés.

Vu de toutes les capitales au pays, le Québec est non seulement une province capricieuse et gâtée, mais surtout très corrompue. Comme si le favoritisme et la corruption faisaient partie de notre code génétique. La réalité est que le Canada anglais et sa presse « nationale » aiment se regarder penser dans le miroir déformant de l’autosatisfaction. À quand des enquêtes sur la corruption pratiquée en Amérique du Sud et en Afrique par les dizaines de sociétés minières inscrites à la bourse de Toronto pour profiter du laxisme des lois canadiennes ?

Plus honnêtes nos voisins canadiens ? Certainement pas. Seulement plus sûrs de leur domination sur la vie politique et économique canadienne, sauf en territoire gaulois. Alors, quand on peut empêcher les politiciens fédéraux d’intervenir en faveur du Québec, on ne se gêne pas, même si on doit utiliser des moyens détournés.

Qu’on punisse les ex-dirigeants corrompus de SNC, soit — et on ne redira jamais assez notre frustration devant l’entente ridicule intervenue il y a quelques jours entre les procureurs du Québec et ceux de l’ex-p.-d.g., Pierre Duhaime. Mais cela ne justifie pas la perte d’un siège social et d’une grande société dont le Québec, et le Canada, a toujours besoin.

Dans une entrevue accordée à CTV, dimanche, le nouveau ministre de la Justice à Ottawa, David Lametti, a laissé entendre que des négociations étaient toujours possibles entre son ministère et SNC-Lavalin, sans pour autant préciser si cela se fera. Passage obligé, de telles négociations ne pourraient conduire qu’au versement de plusieurs centaines de millions en dédommagement punitif de la part de SNC, mais c’est là la seule issue acceptable pour éviter que cette grande société québécoise soit acculée à un démantèlement dont nous ferions tous les frais.

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22 commentaires
  • Thérèse Côté - Abonnée 12 février 2019 00 h 56

    Hypocrisie? De gràce, recommandez à tous de voir l'émission W5 diffusée samedi. Vous verrez ce qu'on en fait des sonneurs d'alerte en Colombie-Britannique et à l'Ile du Prince-Edouard. Dégoûtant!

  • William Dufort - Abonné 12 février 2019 04 h 51

    C'est aussi ça, le Canada

    Toutes ces chemises décjirées à Toronto et ailleurs au Canada, toute cette hypocrisie envers le Québec ne sont que la dernière expression de la place que doit occuper le Québec au sein du Canada. C'est la dernière, jusqu'à la prochaine, qui ne devrait pas tarder. Je rêve, mais imaginez l'effet qu'aurait chez nos voisins canadiens une nouvelle vague bloquiste!

    Ceci dit, la source du problème de SNC-Lavalin demeure cette disposition légale mal avisée qui interdirait à cette compagnie de participer aux appels d’offres du fédéral, si elle plaidait coupable. Quand on sévit contre une compagnie, contrairement à une personne physique, ce n'est jamais elle qui en subit les conséquences, mais ses actionnaires et ses employés sans aucun égard à leur participation (ou absence de) aux gestes illégaux. Et pourtant on n'entend aucune voix s'élever pour corriger cette injustice. Même pas au Québec.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 12 février 2019 14 h 50

      Alors?... osons demander au gouvernement Legault de s'insurger contre une telle hypocrisie... venant d'Ottawa .
      On nous a quand même promis de «faire autrement»...n'est-ce pas!

      Comment faire autrement? ... en utlisant le "mégaphone" de l'Assemblée nationale du Québec.
      En demandant aux «citoyens» du Québec de le faire aussi... s'insurger contre l'hypocrisie du fédéral.

      Dans l'immédiat: en «leur» expliquant ce que sont ces tenants et aboutissants ...avec l'aide des 7 derniers paragraphes de l'éditorial de Jean-Robert Sansfaçon (merci )du Devoir d'aujourd'hui, 12 février 2019.

      Plus tard dans l'année: en «leur» demandant de voter pour le Bloc Québécois, le 21 octobre 2019...le seul représentant valable pour tous les Québécois... qui se respectent le moindrement.

  • Yvon Bureau - Abonné 12 février 2019 06 h 17

    Éditorial des plus nécessaires

    Merci Le Devoir.
    Vous faites ma journée!

    Comme disait Pierre Bourgeault, il est sage de regarder aussi une réalité sous l'angle de l'$$$

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 12 février 2019 06 h 20

    NPD

    Je me demande aussi ce que pense M. Boulerice de la déclaration de son chef a l'effet que SNC Lavalin n'est qu'une grosse méchante multinationale. C'est vrai qu'il ne reste plus tellement de fleurons québécois mais on aurait pu se garder une petite gène il me semble.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 février 2019 12 h 47

      Le chef et M. Boulerice ne seront plus là dans quelques mois.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 12 février 2019 23 h 27

      Boule de cristal...?

  • Gaston Bourdages - Abonné 12 février 2019 08 h 07

    Il m'a fait bon voire très bon de vous....

    ...lire monsieur Sansfaçon. J'en avais besoins encore habité je suis par des relents de justicier. Comportement qui s'est comme aggravé à la lecture de la condamnation de monsieur Duhaime. À mon humble avis et de celui de « ben du monde » une farce monumentale. Je voudrais que SNC paie pour ce que je considère comme un jugement favorisant l'impunité...vous vous imaginez « il va faire de la prison » chez lui après que plus de 360M$ nous ont été volés. ( 20 % du contrat du CUSM plus le 22.5 millions en pot-de-vin selon ce que j'en ai lu dans La Presse )
    Merci monsieur Sanfaçon de nous avoir donné cet autre côté du miroir, celui Torontois..
    De me demander pourquoi les actuels dirigeants de SNC ne déposent-ils pas une offre du genre légale de règlement selon la nouvelle disposition du Code criminel ?
    Je suis tenté de faire ici de la récupération politique en pensant que Toronto nous encourage à devenir vraiment maîtres chez-nous.
    Mes respects
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.