Le château de cartes

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, ne manque pas d’ambition. Il carbure aussi à l’audace et à la détermination, ce qui le fait sortir du cadre habituel, tant dans le discours que dans la manière de faire. En entrevue éditoriale avec Le Devoir vendredi dernier, il ne lésinait pas sur les mots : pour améliorer le sort des élèves, que n’est-il pas prêt à faire ? Changer les lois ! Bâtir des locaux ! Former des profs ! (Les points d’exclamation sont de lui, pas de nous.)

Prêt à affronter la tempête, conscient de devoir promettre un autre mode de fonctionnement pour réussir là où ses prédécesseurs ont accumulé les tâtonnements, M. Roberge ose bousculer l’ordre des choses : dans son grand ménage étiré sur quatre ans de mandat, rien ni personne ne pourra freiner sa volonté d’améliorer les services aux élèves, même pas les « groupes de pression ». S’agit-il d’un discours courageux ? Peut-être, mais dépourvu de stratégie : dans l’adversité, on ne cumule pas les alliés.

Il y a quelque chose de rafraîchissant dans cette approche chevaleresque de type « sans peur ni reproche ». La logique de Jean-François Roberge, ce « prof idéaliste », est implacable. Pour réduire à l’autre bout du spectre un fléau nommé EDAA (élèves en difficulté d’adaptation et d’apprentissage), on propose un dépistage précoce, dans les maternelles 4 ans. Pour redonner aux enseignants et aux élèves la fierté de fréquenter l’école, on suggère de construire de nouveaux et « beaux » bâtiments. Pour éviter la multiplication des projets particuliers au public et la saignée vers le privé, on prévoit l’ajout de cinq heures de parascolaire par semaine. Sur les principes, les colonnes de cet édifice sont solides. Mais il suffit de confronter les idées au test brutal de la réalité pour que le temple prenne les allures d’un château de cartes.

Les ambitions du ministre de l’Éducation se heurtent en effet à trois obstacles de taille : le financement, le manque d’espace et la pénurie de main-d’oeuvre. Si en ces trois sphères essentielles des conditions minimales ne sont pas réunies, c’est l’insuccès — ou le chaos — qui attend le réseau de l’éducation.

Financement. Avant même qu’on ait bâti ou embauché, les coffres de l’Éducation subiront une ponction d’environ 900 millions de dollars (à terme, dans quatre ans) avec l’uniformisation du taux de taxe scolaire au niveau le plus bas partout au Québec, une promesse phare de la CAQ. Les syndicats ont raison de marteler l’importance de maintenir les coûts de système (quelque 400 millions par année). À cela s’ajoutent les constructions des « plus belles écoles au monde » (1,2 milliard par année), l’embauche de centaines de professionnels pour soutenir les élèves (des évaluations parlent de 1200 personnes, ne serait-ce que pour garder la tête hors de l’eau), des augmentations de salaire pour les professeurs (8000 $ par année, par prof, à compter de 2020) et le coût estimé des maternelles 4 ans (250 millions par année dès 2022).

Manque d’espace. Étendre les maternelles 4 ans à l’ensemble des écoles d’ici cinq ans équivaudra à ajouter 5000 classes de plus au parc d’écoles québécois. C’est énorme. Surtout quand on sait que déjà, dans certains secteurs, c’est la congestion. M. Roberge promet des solutions « créatives », mais à cette pression s’ajoute la nouvelle carte des indices de défavorisation qui vient commander de nouveaux ratios maître-élèves et, donc, l’ajout de classes. Les récriminations entendues autour de l’importance d’avoir des locaux en nombre suffisant ne sont pas futiles. Il se pourrait que ce projet ne réussisse pas le test de la réalité.

Pénurie de main-d’oeuvre. Une enquête récente du Journal de Québec démontrait de manière éloquente que le problème de pénurie d’enseignants ne semble pas en voie de connaître un apaisement : inscriptions en chute libre dans les facultés d’éducation (30 % au secondaire), taux de diplomation insuffisants, problèmes de rétention des nouveaux enseignants (20 % partent avant cinq ans). Le ministre Roberge croit qu’un changement de paradigme dans le discours entourant l’enseignement (plus de bonnes nouvelles, un salaire plus attrayant, des écoles neuves) suffira à renverser la vapeur. L’audace et la détermination suffiront-elles à aplanir ces irritants ? On peut en douter.

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