Ritalin: la béquille

Au milieu des années 1990, l’Assemblée nationale s’était enflammée autour de ce qu’on évoquait déjà comme une épidémie de prescriptions de Ritalin chez les enfants. Opposition et gouvernement s’invectivaient alors à propos du manque de ressources à l’école et, conséquemment, à propos du recours abusif à la médication pour calmer des agitations mal contenues.

Vingt ans plus tard, c’est le même tableau, mais sa trame est plus sombre. Le recours aux psychostimulants chez les enfants du Québec ne cesse d’augmenter : 14 % des 10-12 ans avaient une prescription en 2014-2015, contre 8 % huit ans auparavant. C’est trois fois plus qu’en Ontario. Que se passe-t-il donc ?

Quelque chose d’anormal et d’inquiétant, ont dit d’une seule voix cette semaine une cinquantaine de médecins qui invitent le Québec à un « sérieux examen de conscience » et jugent que « toute la société […] se retourne trop facilement vers une pilule pour traiter tous les maux ». Ce cri du coeur exceptionnel mérite d’être entendu. Oui à un examen de conscience pour une situation qui non seulement perdure, mais qui s’aggrave au fil du temps.

Les psychostimulants ne sont certes pas à mettre au rebut : chez plusieurs enfants pour qui le trouble déficitaire d’attention/hyperactivité (TDAH) est neurologique, la médication est salutaire. Mais chez d’autres, elle ne l’est pas. Pour ceux-là, des interventions psychosociales suffiraient à amoindrir les troubles d’attention, la distraction, l’impulsivité, l’agitation ou une certaine colère. Comment faire le tri ?

Difficile, en effet, lorsque, sous la pression populaire et scolaire, la course à la pilule est devenue effrénée. Impossible quand on sait que les coûts et l’attente associés à une consultation chez le neuropsychologue sont prohibitifs. Laborieux quand on sait que c’est à l’école, qui compose avec une clientèle évoluant dans un univers où l’écran est omniscient et l’activité physique, rarissime, que les adeptes de la pilule abondent, faute de mieux. Et pourquoi pas un peu plus d’activités sportives et artistiques à l’école ?

Des statistiques dépeignent une jeunesse en détresse au Québec : 29 % des jeunes du secondaire vivent une détresse psychologique et 17 % souffrent de troubles anxieux, avec un recours aux psychotropes alarmant. L’ajout projeté de professionnels dans les écoles est une bonne nouvelle, mais ne faudrait-il pas mieux comprendre les causes de ces angoisses précoces ? Il semble que cela est urgent.

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4 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 février 2019 07 h 24

    … ?!? …

    « L’ajout projeté de professionnels dans les écoles est une bonne nouvelle, mais ne faudrait-il pas mieux comprendre les causes de ces angoisses précoces ? Il semble que cela est urgent. » (Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir)

    L’une des principales causes des TDAH remonte dès le début de la scolarité, là où on invite les élèves à s’asseoir « sans bouger » et à écouter « en-silence » celle ou celui qui enseigne !

    De ce genre d’Invitation, et compte tenu de leur âge, ces enfants, devenus ÉLÈVES, chercheront de quoi alimenter leur énergie qui se dissout avec le temps ou avec le « ritalin » !

    Le jour où l’on va comprendre et adapter une scolarisation active et dynamique, le Monde du Ritalin disparaîtra des ÉCOLES !

    En attendant ou …

    … ?!? … - 2 fév 2019 -

  • François Beaulé - Abonné 2 février 2019 10 h 16

    Une société détraquée

    14 % des enfants de 10 à 17 ans prennent des médicaments du type Ritalin. Et d'autres psychotropes en plus...

    La part des garçons qui prennent des psychostimulants n'a pas été publiée. N'est-ce pas davantage des garçons que des filles qui manifestent des troubles de l'attention ? Il y aurait donc peut-être plus de 20 % des garçons qui prennent ces médicaments. Curieux que les statistiques sur les garçons soient secrètes.

    Quand on ajoute à ces données les troubles anxieux et la détresse psychologique dont souffrent la jeunesse, il faut craindre que cela révèle un grave problème de société. Le Québec est aussi une des sociétés occidentales dont la fécondité est parmi les plus faibles. Il y a quelques décennies, la contraception et l'avortement étaient présentés comme un bienfait puisque désormais chaque enfant serait désiré. Pourtant, les enfants d'aujourd'hui ont plus de problèmes que ceux d'hier. Cette réalité est le grand échec du féminisme. Une société qui s'éteint lentement à cause de la dénatalité et des enfants mésadaptés, anxieux et médicamentés.

    Si l'égalité des femmes et des hommes se réalise au prix d'une disparition de la société, il y a pour le moins quelque chose qui cloche !

  • Gaston Bourdages - Abonné 2 février 2019 17 h 27

    Pourquoi ?

    Merci madame Chouinard.
    Tout a une histoire. Tout est, je dirais, éligible au mot « pourquoi ? » Un mot pesant.
    Je comprends que nous vivons aussi dans un monde qui aime se geler. Nous nous gelons de surconsommation, nous nous gelons d'un « donner son 110% », nous nous gelons des extêmes, nous nous gelons d'abus de presque toutes les sortes et les pharmaceutiques actionnent leur caisse-tiroir, Ritalin compris.
    Ce que je décris d'engelures a un prix, des prix.
    Préférons-nous la béquille «Ritalinée » à une ou des réponses aux pourquoi vivons-nous de la sorte ? Au nom de quoi ?
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages

  • Véronique Lauzon - Inscrit 3 février 2019 11 h 57

    Faux TDAH?

    Vous dites que les psychostimulants sont utiles pour les enfants pour qui le TDAH est neurologique. Ce qui laisse sous-entendre qu'il y a des TDAH qui ne sont pas neurologiques et vous avez probablement raison puisque le diagnostic du TDAH ne se fait pas sur la base d'examens neurologiques. Donc, à partir du moment où l'examen ne se fait pas sur des bases neurologiques et que l'on admet que sur la base des tests actuels, il pourrait y avoir des diagnostics positifs de TDAH sans source neurologique, est-ce que l'on ne devrait pas faire attention à notre terminologie et arrêter de parler de troubles neurologiques? Parce que d'annoncer à un parent que son enfant a un trouble neurologique sans n'avoir effectué aucun examen neurologique, c'est lui mentir. C'est sûr que ce mensonge arrange le pharma.

    Vous dites aussi que ceux pour qui le TDAH n'a pas une cause neurologique la médication n'est pas salutaire. Sur quelle preuve vous appuyez-vous? Existe-t-il une étude clinique combinant imagerie du cerveau et effet de la médication sur le comportement de l'enfant qui démontrerait que la médication n'a d'effet que sur les sujets avec différences neurologiques? Vous utilisez la terminologie "psychostimulants", croyez-vous que les psychostimulants soient discriminatoires? Le café et les "speeds" sont aussi des psychostimulants, n'ont-ils pas un effet sur tous? Un psychostimulant, ça psychostimule, sans discrimination. Il faut arrêter de penser que parce que la médication fonctionne chez un enfant, le diagnostic est confirmé.

    Chaque parent donnant de la médication à son enfant qui lira votre article sera d’accord avec vous: il y a trop d’enfants médicamentés à tort au Québec, mais chacun pensera que son enfant a un vrai TDAH et est médicamenté pour les bonnes raisons.