Au-delà des chiffres

L’achat du pipeline Trans Mountain par le gouvernement fédéral ne serait jamais allé de l’avant si Ottawa s’était conduit comme une entreprise privée. Il a pris le risque de tenter de mener à terme le projet d’expansion de l’oléoduc parce que d’autres considérations, étrangères à la recherche de profits, ont pesé dans la balance. A-t-il trouvé un juste équilibre ? Là est la question.

Il y a une différence fondamentale entre un gouvernement et une compagnie. Le premier doit prendre en compte le bien commun alors que la seconde n’a d’yeux que pour son bilan comptable et les intérêts de ses actionnaires. Si Ottawa n’avait pas pris la relève de Kinder Morgan, le projet d’expansion de Trans Mountain serait probablement mort et enterré.

Mais dans un rapport rendu public hier, le directeur parlementaire du budget, Yves Giroux, souligne l’importance du risque financier qu’a pris Ottawa en payant 4,4 milliards (le ministre des Finances, Bill Morneau, parle maintenant de 4,1 milliards) pour les infrastructures existantes et le projet d’expansion de Trans Mountain. Si l’agrandissement de l’oléoduc n’aboutit pas, ce qui serait le « pire des scénarios » selon M. Giroux, la valeur des actifs fédéraux chutera de 2 à 2,5 milliards. Rien ne dit qu’on en arrivera là, mais il est à peu près sûr que le projet prendra du retard et que les coûts augmenteront, ce qui entraînera des pertes pouvant atteindre un milliard.

Aucune entreprise privée n’aurait accepté un tel risque. Le gouvernement l’a fait parce qu’il estimait nécessaire, pour des raisons politiques et de politique publique, de garder le projet à flot. De lui dépend l’essor de l’économie albertaine, en particulier de son secteur pétrolier, qui cherche depuis des années à diversifier ses marchés. Si Trans Mountain se matérialisait, calcule-t-on, l’écart entre le prix du brut albertain et le prix mondial rétrécirait, l’économie en profiterait et les gouvernements récolteraient davantage de revenus.

Ottawa a fait ce pari parce qu’il en est capable. « Un gouvernement qui génère à peu près 300 milliards de revenus par année peut se permettre de prendre un risque de 2 à 2,5 milliards », convient M. Giroux. Aux Canadiens, dit-il, de juger si c’est la meilleure utilisation qu’on peut faire des fonds publics.

Et là est le fond de la question. Les libéraux avaient promis d’investir d’abord et avant tout dans les énergies renouvelables, mais leur plus gros investissement énergétique est allé au secteur pétrolier, remettant en question cette conciliation qu’ils disaient possible entre la défense de l’environnement et la poursuite de la croissance économique.

Le secteur pétrolier affirme jouer son avenir à moyen terme, mais à long terme, de quel avenir parle-t-on alors que les bouleversements climatiques secouent déjà la planète ? L’élargissement du pipeline renflouerait les coffres des gouvernements, mais il favoriserait aussi l’expansion des sables bitumineux avec, à la clé, une hausse des émissions de gaz à effet de serre. Les électeurs ne sont pas des actionnaires et ce n’est pas un choix financier qu’ils auront à soupeser l’automne prochain, mais bien la justesse de ce choix gouvernemental.

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7 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 1 février 2019 04 h 40

    La justesse du choix

    Vous avez bien raison, madame Cornellier, d’inviter les électeurs à se poser cette question qui tient dans tout votre éditorial et qu’on retrouve très clairement écrite dans sa dernière phrase: la justesse du choix.

    Le choix politique de se porter acquéreur d’un vieil oléoduc à problèmes multiples avec idée d’en construire un nouveau en parallèle pour tripler la capacité de transport d’un pétrole sale, lourd et coûteux de l’Alberta vers des installations portuaires à magnifier du côté de Burnaby, BC, devrait nous interpeller à plusieurs égards. Pour qui et pourquoi fait-on ça?

    Économiquement, l’opération demeurerait très discutable, nous fait-on savoir. Environnementalement, elle carrément indéfendable. Pollution des sols et des eaux, pollution de l’air, espèces animales y compris la nôtre en voie d’extinction,etc., etc. Voilà ce qui nous attend au bilan global.

    Et il se trouve un gouvernement fédéral pour nous l’imposer sans consultation aucune. Et il se trouve encore et toujours des gens pour crier bravo et des électeurs pour voter pour des partis politiques œuvrant à côté de leurs responsabilités premières.

    « Pôvre Canada! », qu’elle aurait dit la madame en apparition à je ne sais plus qui, je ne sais plus où. Elle avait bien raison.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 février 2019 08 h 50

    Le financement québécois du développement économique de l’Ouest

    L’étatisation du pipeline Trans-Mountain aura coûté 4,1 milliards$ et l’amélioration de sa capacité coûtera 9,3 milliards$ supplémentaires (si j’ai bien compris).

    Au-delà des chiffres, ce qu’il faut comprendre, c’est que le Canada est un État pétrolier dont la stratégie industrielle est de favoriser l’exploitation de son secteur pétrolier (3e réserves mondiales de pétrole) et la fabrication d’autos qui carburent au pétrole.

    Bref, la stratégie industrielle du Canada, dictée par Bay Street, c’est de développer l’économie des provinces de l’Ouest et de l’Ontario.

    Les contribuables québécois paieront leur juste part de la mise en place de cette stratégie industrielle sans en obtenir de contrepartie, comme le démontre mon texte intitulé ‘Le colonialisme économique canadian’.

  • Daniel Grant - Abonné 1 février 2019 08 h 53

    Prospérité Sans Pétrole: cessons de gaspiller des milliards dans le cambouis où les poissons meurent

    Est-ce qu’une industrie pétrolière peut être qualifiée de bonne pour l’économie, s’il faut la biberonner avec des subventions depuis un siècle à coup de milliards par année? Ce n’est quand même pas un nouveau-né.

    Comment peut-on avoir confiance en EDC quand elle finance avec l'argent public 12 fois plus les pollueurs comme le gaz / pétrole que les énergies propres?
    Nous avons besoin d’énergie pas de pollution
    et elle n’a pas réussi après un siècle à le faire sans nous polluer et de nous approcher dangereusement vers un dérèglement climatique irréversible pour l’humanité.

    C’est une industrie qui n’existe que pcq elle a été exemptée de toutes les lois de protection de l’environnement et
    qui a son propre système de justice parallèle avec le tribunal d’arbitrage privé, ce qui signifie en gros que nous avons à faire avec une industrie ‘Irresponsable’ comme un nouveau-né.
    Le paradoxe est que les enfants eux ne mentent pas.

    Exemples de compagnies irresponsables qui sont assez vielles pour conter des menteries; Pétrolia, Gastem, Questerre, Canada carbon qui peuvent traîner en cour le gouvernement avec leur système de justice privé pour se gaver d’indemnités.

    Les pétrolières ont prouvé souvent qu’elles sont ‘irresponsables’ en laissant derrière elles des dégâts sur la santé et l’environnement sans réparation (quand il y a réparation) à la hauteur des dégâts causé,
    par exemple l’Alberta se retrouve avec une facture de $260 Milliards de dégâts par les puits de forage et de fracturation abandonnés qui déversent du poison dans l’air qu’on respire, je me demande qui va bien payer pour ça?

    Dans le passé on pouvait s’excuser en disant qu’il n’y avait pas d’autre options, mais en 2019 nous pouvons investir pour une Prospérité Sans Pétrole.

  • François Beaulé - Abonné 1 février 2019 10 h 56

    Y a-t-il un économiste dans la salle ?

    Le motif invoqué souvent pour justifier la construction d'un nouveau pipeline Trans Mountain, ayant un débit 3 fois plus grand que celui du vieux pipeline, est la diversification des marchés d'exportation du pétrole albertain.

    Quelle part du pétrole canadien passerait par cet éventuel nouveau pipeline ? En quoi cette fraction changerait-elle le prix du pétrole vendu aux Américains ?

    Dans la situation actuelle, le pétrole de l'Ouest canadien n'est-il pas vendu à des entreprises américaines en concurrence ? L'incapacité d'obtenir un meilleur prix pour les pétrolières du Canada n'est-elle pas due à la formation d'une espèce de cartel des acheteurs américains ? La notion de cartel est plus souvent associée à un groupe d'entreprises qui vendent un produit ou un service. Mais ne peut-elle pas s'appliquer à un groupe d'entreprises qui achètent ? Il me semble que si les entreprises américaines qui achètent du pétrole canadien étaient véritablement en concurrence, le vendeur vendrait à un prix semblable à celui du pétrole produit aux USA. Donc, n'est-ce pas beaucoup plus la formation d'un tel cartel qui explique le prix très bas accordé au pétrole canadien que la difficulté d'exporter dans d'autres pays ?

    À moins que la vraie cause du bas prix du pétrole canadien est la moindre qualité de ce pétrole très visqueux et difficile à raffiner. Et alors un nouveau Trans Mountain n'y changerait rien.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 1 février 2019 16 h 31

    Heureusement que dès l'automne prochain...

    ... Les conservateurs reportés au pouvoir vont nous libérer de l'emprise des pétrolières...

    • Serge Lamarche - Abonné 2 février 2019 04 h 10

      hahaha!