Une réponse insuffisante aux cybermenaces électorales

En 2017, le Centre de la sécurité des télécommunications (CST) présentait son premier rapport sur les « cybermenaces contre le processus démocratique au Canada ». Cette année-là, 13 % des pays ayant organisé des élections avaient été la cible de telles menaces. Deux ans plus tard, alors que le Canada se prépare à tenir un scrutin fédéral, le risque ne s’est pas estompé.

Les États-Unis, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et son Brexit ont goûté à l’effet déstabilisant de l’ingérence étrangère, de la manipulation des réseaux sociaux ou du piratage informatique. Ce n’est pas pour rien que le G7 s’est doté en juin dernier d’un Mécanisme de réponse rapide afin de coordonner les efforts pour protéger les démocraties des pays membres.

Au Canada, les organismes de renseignement et de sécurité analysent ces menaces depuis quelques années. Il restait à y répondre. Mardi, trois ministres ont annoncé une série de mesures en ce sens, mais une de celles qui ont retenu l’attention est l’adoption d’un Protocole public en cas d’incident électoral majeur. Cette procédure permettra d’informer les citoyens en cas de menaces graves pour l’intégrité des élections. Bref, on démasquera publiquement les attaquants.

Il reviendra aux organismes de sécurité de détecter les tentatives d’ingérence et d’en aviser ensuite un groupe composé de cinq très hauts fonctionnaires. Tenus de prendre leurs décisions au consensus, ils devront, s’ils jugent la menace suffisamment grave, alerter le premier ministre, les chefs de partis et Élections Canada, puis s’adresser aux Canadiens au moyen d’une conférence de presse.

Le processus a le mérite de la transparence et d’être non partisan. Les partis sont informés, mais ne participent pas à la décision, ce que déplorent à tort les conservateurs. Cette neutralité est essentielle pour éviter qu’un parti à qui profite l’ingérence étrangère bloque l’alerte publique.

La formule choisie par le gouvernement Trudeau a toutefois un défaut. Les cinq fonctionnaires sont apolitiques, mais choisis par le gouvernement, donc par le parti au pouvoir. Pour que l’impartialité d’un tel comité et, par ricochet, ses avis ne soient pas remis en question, sa composition doit être à l’abri des critiques, d’où l’intérêt de la suggestion du NPD d’y nommer le directeur général des élections, un fonctionnaire indépendant du Parlement.

 
 

La plus inquiétante faiblesse du plan annoncé demeure sa mollesse face aux plateformes en ligne. Mardi, les ministres n’avaient que des attentes à exprimer à leur endroit. On ne leur impose rien de plus que ce qui est prévu dans la refonte de la Loi électorale (C-76), adoptée en décembre dernier, et qui requiert la tenue d’un registre des publicités partisanes et de ceux qui les commandent et les financent.

Dans son rapport publié en 2017, le CST définissait pourtant « l’expansion rapide des médias sociaux, jumelée au déclin des sources d’information traditionnelles faisant autorité », comme un des principaux facteurs contribuant à une hausse des cybermenaces en temps d’élections. Cette expansion « rend la tâche plus facile aux adversaires qui utilisent leurs cybercapacités et d’autres méthodes pour faire de la désinformation et de la propagande dans les médias afin d’influencer les électeurs ».

Dans deux rapports publiés en 2018, le comité parlementaire responsable entre autres de la protection des renseignements personnels s’inquiétait aussi des effets de la désinformation et du « monopole des données » sur la démocratie canadienne. Il recommandait de modifier le projet de loi C-76 « pour obliger les plateformes de médias sociaux à s’assurer que les bases de données » sur la publicité sont « consultables », « lisibles par machine […] faciles à naviguer ». Il demandait que le gouvernement légifère pour assurer l’étiquetage clair du contenu produit automatiquement, la détection et la suppression des comptes frauduleux, la transparence des algorithmes et ainsi de suite.

Si l’absence du DGE au sein du comité de hauts fonctionnaires peut être facilement corrigée, il en va autrement des lacunes touchant les plateformes numériques. À moins d’avoir le consentement unanime des parlementaires, le gouvernement ne pourra pas, d’ici juin, colmater toutes les brèches, certaines exigeant des mesures législatives. Il devrait toutefois s’engager à corriger celles qui peuvent l’être. Sinon, les libéraux n’auront qu’eux à blâmer si notre processus démocratique pâtit de cette vulnérabilité.

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3 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 31 janvier 2019 12 h 33

    Rêves chimériques...

    Personne a pu, peut et pourra arrêter les cybermenaces contre les processus démocratiques au Canada ou ailleurs. Personne. C'est un vœu pieux. Vous pouvez fermer un endroit et ils se réinventeront ailleurs et sous une autre forme. C'est tellement peu coûteux et facile à faire. Les Chinois sont passés maîtres dans cet art. Un virus informatique du genre « Stuxnet » est plus à craindre que la désinformation virtuelle.

    En passant, tous les pays utilisent les outils digitaux pour influencer les autres pays incluant le Canada.

  • Serge Lamarche - Abonné 1 février 2019 02 h 07

    Y croire, c'est pire

    Si on y croit, on croit que le voteur est facile à manipuler et on croit que la démocratie ne vaut pas le papier dont elle est issue.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 1 février 2019 10 h 49

    Il faut amener un réseau social à vérifier certaines informations avant de les publier sur le réseau et ,en cas de fausseté, à s'amender: son erreur.

    Je ne m'informe pas socialement ou politiquement en consultant Facebook, mais en lisant quotidiennement plusieurs journaux que j'estime crédibles, par exemple La Presse, Le Devoir et Le Monde. Je regarde aussi RDI et d'autres postes québécois généralistes. Les réseaux sociaux devraient être juridiquement responsables du contenu apparaissant sur leurs sites, un peu comme le sont les journaux, télévisions et radios: ils publient quelque chose. En attendant, ils pourraient classer les sites, les plus susceptibles de transmettre des vérités ayant une incidence poltique, les meilleurs étant cotés 1 et les autres, cotés plus bas. L'obligation de vérification d'un site classé 1 précéderait le droit de publier une information et, en cas d'erreur, le réseau social devrait s'amender et reconnaître....son erreur.