À la rescousse des Vénézuéliens

Le mal élu Nicolás Maduro d’un côté, soutenu par la Russie, la Chine et, jusqu’à preuve du contraire, par l’armée.

Juan Guaidó de l’autre, président autoproclamé depuis mercredi dernier, suivi par la rue vénézuélienne, celle des classes moyennes mais aussi des pauvres des barrios désenchantés, et encouragé par les démocraties occidentales, à commencer par les États-Unis et le Canada, dans un élan de mobilisation internationale qui, pour être tardif, n’en est pas moins remarquable.

L’orage gronde depuis maintenant plusieurs années au Venezuela. Il a poussé près de 3 millions de Vénézuéliens à l’exil, plongeant l’Amérique du Sud dans la crise migratoire la plus grave de son histoire. Il a donné lieu en 2017 à des mois de manifestations de masse anti-Maduro, violemment réprimées.

C’est aujourd’hui qu’éclate l’orage pour de vrai — sur fond de collision géostratégique aux airs de guerre froide. Les retombées de cette tempête seront décisives.

Il est tentant de dire que, par pressions intérieures et extérieures, les jours de M. Maduro et d’une partie au moins de sa clique sont maintenant comptés. L’état-major affiche officiellement sa solidarité avec le pouvoir, mais donne des signes de fracture, difficiles à mesurer. Des mutineries ont été réprimées. Le New York Times a écrit en septembre avoir eu vent d’informations voulant que des hauts gradés de l’armée vénézuélienne préparaient un putsch et qu’ils l’avaient fait savoir à la Maison-Blanche.

Plus récent symptôme : la décision annoncée samedi de l’attaché militaire du Venezuela à Washington de soutenir le jeune Juan Guaidó contre l’« usurpateur » Maduro. Autre manifestation de tensions : ces quelque 400 agents de sécurité privée russes qui seraient arrivés à Caracas pour renforcer la sécurité du président Maduro et, par extension, protéger les intérêts de la Russie, qui a investi quelque 17 milliards de dollars américains dans le pays depuis 2000.

Peuple épuisé, économie en miettes, impasse politique totale, déstabilisation régionale… Le désordre est tel que les généraux pourraient bien être tentés d’intervenir, ce qui serait tragique. Le risque existe, d’autant que l’armée, qui joue au Venezuela un rôle économique et mafieux de premier plan, ne peut pas être d’emblée favorable à l’idée de voir l’opposition démocratique s’installer au pouvoir.

Un putsch ? Pourvu que le Venezuela n’en arrive pas là.

En un mot comme en mille, il était temps dans ces conditions que des gouvernements démocratiques — Washington, Ottawa, Paris, Londres, Berlin, Madrid… — tapent collectivement du poing sur la table face à Maduro. La décision de M. Guaidó, président d’une Assemblée nationale légitimement élue et majoritairement acquise à l’opposition, de se proclamer « président en exercice » n’aura de fait été qu’à moitié un coup de théâtre : les diplomaties des pays membre du Groupe de Lima et de l’Organisation des États américains (OEA) s’employaient depuis plusieurs mois à coaliser les oppositions et à panser leurs divisions — le Canada aurait activement participé à ces efforts. Entendu que la reconnaissance immédiate par le président Trump de M. Guaidó fait inévitablement tiquer, vu la nature même de sa présidence, mais vu aussi l’histoire noire de l’interventionnisme américain en Amérique latine et l’aversion viscérale des États-Unis pour les gauches. Et que fait également tiquer le fait que Jair Bolsonaro, nouveau président brésilien d’extrême droite, ait tout de suite emboîté le pas à M. Trump…

Reste que la révolution bolivarienne du défunt Hugo Chávez, sacralisée par une partie de la gauche, a objectivement tourné au désastre et à la tyrannie. Comme la sandiniste au Nicaragua, d’ailleurs. Et que la réélection de Maduro à la présidence en mai 2018 est sans légitimité. Et que M. Guaidó, qui a 35 ans, n’est pas un Augusto Pinochet, mais plutôt le représentant d’une nouvelle génération de démocrates, avec des gens comme Juan Requesens et Leopoldo Lopez.

Le cauchemar que vivent les Vénézuéliens est protéiforme : négation des droits démocratiques ; drame humanitaire, alimentaire, sanitaire ; et, par conséquent, crise migratoire qui fait que la catastrophe que traverse le pays n’est plus seulement intérieure. Si donc on accepte que la « communauté internationale » a la « responsabilité de protéger », alors elle fait en l’occurrence un geste nécessaire en mettant la pression sur Maduro. Intéressé, sans doute, mais vertueux aussi.
 

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17 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 28 janvier 2019 00 h 44

    Notre go-gauche,

    dans notre pré carré, va jeter les hauts cris et probablement défendre Maduro... elle va très bien figurer avec les appuis internationaux de ce dernier: les dictatures et quasi dictatures que sont la Chine, la Rssie, la Turqie et le prometteur Mexique d'AMLO. Bon, la pureté démocratique n'est pas non plus assurée dans l'autre camp, mais pour le peuple qui crève, ce serait peut-être un arrêt de la saignée et un début de reconstruction...

    • Pierre-Yves Guay - Abonné 28 janvier 2019 16 h 02

      Et la drette va continuer de diffuser ses sornettes en se complaisant dans l'ignorance et en présumant que c'est pire à gauche ... Pas sortis de l'auberge. Rien à faire contre les idées reçues. Misère ...

    • Yves Mercure - Abonné 28 janvier 2019 17 h 05

      Votre dernière phrase vous sauve du ridicule: admettre (même en sourdine en mentionnant ce manque de « ...pureté démocratique ») malgré que vous y laissez croire que les sauveteurs externe pourraient arrêter la saignée. Vous restez toutefois dans le même puisard que notre journaliste a vue basse : ignorer que le télescopage orchestré par les étasuniens est histoire de ploutocrate, plutôt que de reconnaître que l’appat Du gain laissera la population exsangue, comme les replis dictatoriaux l’ont fait avec tellement d’autres pays latino-américains.
      L’errance idéologique est plus néfaste que la pauvre absence de boussole car elle tend à entraîner les crédules dans son sillage. Ceci se réalise avec la majorité des idéologies, de gauche ou de droite, religieuse, militaire ou fasciste par principe, le goût des armes et la famine prennent l’espace social au détriment des populations. Le journaliste fit une pauvre analyse et vous démontrez que sa terre est fertile. Un gogo mal loger des deux côtés.

  • Rino St-Amand - Inscrit 28 janvier 2019 09 h 11

    Opération réussie

    Tout comme à Cuba, il ne fallait pas que le chavisme puisse se traduire comme une alternative au néolibéralisme. On a donc pas hésité à tout mettre en oeuvre pour saboter ce régime. Washington y a déployé ses activistes que sont la NED et la USAID, et avec les deux mains sur les robinets des circuits financiers, on est parvenu à affamer le peuple. Il le fallait bien, parce que le coup d'État qu'on a orchestré en 2002 a été un échec.

    Voilà que maintenant on peut récolter ce qu'on a semé de longue date. On peut même se réjouir de lire des éditoriaux comme celui ci-dessus. C'est donc un succès sur toute la ligne.

    • Serge Lamarche - Abonné 28 janvier 2019 14 h 01

      Effectivement, les États-Unis contrôlent tellement les circuits financiers que la Chine a créée une bourse chinoise.

  • Lina Trudel - Abonnée 28 janvier 2019 10 h 48

    Venezuela: un seul côté de la médaille

    Gravissime: Dans le traitement de la crise au Venezuela, les journaux québécois sont en contravention flagrante avec leurs principes déonto (exactitude,équilibre et impartialité)
    Ne se basant pas sur une analyse fouillée et indépendante, ils font l'impasse sur le rôle des USA dans cette crise politico économique. Pourtant des médias sérieux comme le Guardian en ont fait largement état.
    Pourquoi l'élection de Maduro était-elle illégitime?
    Pourquoi ne pas avoir questionné la posture du gouvernement Trudeau qui a repris la même ligne que Trump, sans en expliquer les raisons?
    Le Devoir est-il toujours aussi indépendand qu'il le prétend?

    • Pierre Fortin - Abonné 28 janvier 2019 18 h 17

      « Le Devoir est-il toujours aussi indépendand qu'il le prétend? »

      La question est en effet pertinente, surtout lorsqu'il s'agit d'un éditorial qui, en principe, traduit et engage la position du journal.

      Il y a de ces occasions où il vaudrait mieux se taire que de dire des bêtises; tout comme il conviendrait de s'informer à plus d'une source, dont plusieurs présentent des faits et des analyses sérieuses et documentées, plutôt que de se satisfaire de la sempiternelle AFP — qui vient d'ailleurs de se doter d'un détecteur de " fakenews " et qui ne diffusera désormais que La Vérité.

      Mais tout ça n'est pas une raison pour abandonner le Devoir; je crois qu'il vaut mieux le mettre à l'épreuve en le commentant. Le Devoir finira peut-être par considérer l'opinion de ses abonnés.

    • Lina Trudel - Abonnée 29 janvier 2019 09 h 50

      Désolée pour la faute
      Indépendant.
      Lina trudel

  • Claire Beauchemin - Abonnée 28 janvier 2019 10 h 59

    le camp américain et ses alliés n'interviennent pas pour défendre la démocratie au Vénézuela

    Qu'écrivez-vous là ? "En un mot comme en mille, il était temps dans ces conditions que des gouvernements démocratiques — Washington, Ottawa, Paris, Londres, Berlin, Madrid… — tapent collectivement du poing sur la table face à Maduro." Les États-Unis au 20e siècle et l'Angleterre au 18e et au 19e siècles sont et ont été des pays impérialistes qui ont envahi et mis en sujétion de nombreux pays tant en Amérique du Nord, du Centre et du Sud - qu'en Asie, au Moyen Orient et en Afrique. Et le Canada et l'Australie les ont appuyé de tout temps.
    aucun des pays que vous énumérez, Monsieur, n'agit aujourd'hui pour défendre la démocratie, ni non plus pour défendre les classes populaires du Vénézuela. Ils ne l'ont jamais fait et ne le font pas non plus aujourd'hui. Claire Beauchemin, abonnée

  • Pierre Fortin - Abonné 28 janvier 2019 12 h 20

    Malheureusement, tout n'est pas si simple


    Il est présomptueux de porter un jugement sur la situation au Venezuela sans tenir compte de tous les paramètres et des pressions qui s'exercent sur le pays depuis au moins quatre ans.

    En mars 2015, le président Obama, signe l’Ordre exécutif 13692 stipulant que le Venezuela est « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des États-Unis ». Ce décret entraîne la promulgation des sanctions économiques que subit le Venezuela depuis cette date. Une quarantaine de sanctions seront ainsi formulées concernant le gel des avoirs vénézuéliens (e.g. la banque d'angleterre refuse de rendre les 14 tonnes d'or à leur propriétaire légitime, les parts de Citgo aux USA ...), les interdictions d'importations alimentaires et médicales (e.g. l'insuline, les vaccins anti-malaria, les médicaments oncologiques, les appareils pour l'hémodialyse ...). L'interdiction d'échanges bancaires empêchent même le Venezuela de rembourser sa dette, ce qui entraîne sa décote par les agences de notation et une inflation exponentielle (10 000 000 %). Le peuple vénézuélien est confronté à une situation catastrophique fabriquée de toutes pièces que vous ne pouvez attribuer à la seule administration de Maduro.

    Quant à la vertueuse " responsabilité de protéger " de la communauté internationale que vous réclamez, vous semblez avoir oublié la résolution 1973 du Conseil de sécurité, fondée sur cette même raison, qui a mené à la destruction de la Libye.

    La désertion d'une section significative de l'armée, que vous semblez aussi souhaiter, conduirait immanquablement à la guerre civile et ce ne serait pas la première fois que des interventions étrangères se concluent ainsi.

    Juan Guaidó refuse le dialogue avec Nicolás Maduro et choisit la confrontation, or aucune solution militaire ne réglera les problèmes du Venezuela et esquisser des scénarios sur la base de nos préférences et de nos à priori serait risible si ce n'était irresponsable.