Affaire Huawei: à l’ordre, M. McCallum

Depuis l’arrestation de la directrice financière de Huawei à Vancouver le 1er décembre, le Canada répète que l’examen de la demande d’extradition des Américains relève des tribunaux et que ces derniers sont indépendants du pouvoir politique. En une seule conférence de presse mardi, l’ambassadeur du Canada en Chine, John McCallum, a ébranlé cette ligne de défense canadienne face aux coups de boutoir de Pékin.

M. McCallum rencontrait la presse sinophone de Toronto pour lui expliquer le processus d’extradition, mais comme au temps où il était ministre, il a digressé. Il s’est permis de commenter la cause de Mme Meng Wanzhou, allant jusqu’à mentionner de « solides arguments » que la défense pourrait invoquer devant un juge pour fort probablement éviter l’extradition.

M. McCallum n’avait pas à partager son analyse en public, il devait la réserver à ses patrons. S’agit-il alors d’une gaffe ou d’un geste étudié pour tenter d’apaiser les autorités chinoises ? Les deux scénarios ont vite été évoqués, mais une déclaration faite hier soir par l’ambassadeur a dissipé tout doute à cet égard. Ses propos étaient les siens et il dit être « désolé » d’avoir ainsi « semé la confusion », qu’il s’est « mal exprimé » et que ses paroles « ne reflètent pas fidèlement [sa] position sur la question ». Et d’ajouter : « Comme le gouvernement l’a toujours dit clairement, il n’y a eu aucune intervention politique dans ce dossier. »

« En tant qu’ambassadeur du Canada en Chine, je n’ai aucun rôle à jouer dans l’évaluation des arguments, ni à me prononcer sur le processus d’extradition. La priorité du gouvernement du Canada, ainsi que la mienne, est d’obtenir la libération des deux Canadiens détenus arbitrairement en Chine et de veiller à la protection des droits de tous nos citoyens », conclut-il.

Invité à réagir à quelques reprises depuis mardi, le premier ministre Justin Trudeau s’en est tenu à sa défense de la primauté du droit et de l’indépendance de la justice. Il a évité de désavouer son ambassadeur et, du coup, de l’affaiblir. Il a aussi refusé la demande de renvoi de M. McCallum formulée par le chef conservateur, Andrew Scheer. Cela aurait été en effet mal avisé alors que la situation sur le terrain est délicate et urgente pour au moins trois Canadiens.

Le premier ministre devait toutefois rappeler M. McCallum à l’ordre, ce qui a visiblement été fait. Et c’est tant mieux, car le ministère chinois des Affaires étrangères disait voir dans ses propos la preuve que l’affaire Meng n’est pas judiciaire mais politique. John McCallum n’est plus ministre ni agent libre, mais diplomate, et il doit le comprendre. La crise actuelle est trop grave pour tolérer d’autres faux pas.

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6 commentaires
  • Yvon Beaudoin - Abonné 25 janvier 2019 05 h 30

    Hypocrisie canadienne

    De quoi accuse-t-on la directrice financiere de Huawei? On l'accuse d'avoir eu des relations commerciales avec l'Iran en contravention avec les sanctions commerciales decides unilateralement par les Etats-Unis et approuves par ces serviles valets occidentaux. Est-ce que l'Iran a attaque un pays etranger comme les Etats-Unis et ces allies le font regulierement? Non. Est-ce que le regime des mollahs est si antidemocratique qu'ils meritent ces sanctions? Si on compare le regime iranien au regime de son voisin et ennemi, l'arabie saoudite, evidemnent que non. Mais quel est le probleme avec l'Iran pour que l'Iran se merite ces sanctions? L'Iran a les plus importantes reserves de gaz de la planete et une des plus grandes reserves de petrole. L'Iran essaie de reintegrer le marche mais comme par hasard les americains et son voisin canadien convoite le meme marche. Quoi de mieux que de mettre des sanctions sous un pretexte fallacieux et de bloquer l'acces a un concurrent dont l'image international est ternie. Et on ose dire au chinois que ce sont les tribunaux qui doivent decider et que ceux-ci sont independants du pouvoir politique. Quel hypocrisie, les chinois ne sont pas dupes. M. Mc Callum n'a fait que dire la verite et reponde de facon honnete. Mais cela on ne peut le faire quand on a ete nomme par un gouvernement obsede par le developpement de son industrie petroliere et la defense des interets financiers de Bay Steet...

    • Richard Lupien - Abonné 25 janvier 2019 11 h 03

      Très bonne analyse de votre part monsieur Beaudoin!

      Richard Lupien
      Ormstown

    • Serge Lamarche - Abonné 25 janvier 2019 20 h 25

      Tout à fait d'accord. McCallum a bien fait et bien dit ce qui devait être dit. Il ne s'agit pas d'une question judiciaire ni de droit. À moins que le droit des États-Unis prime sur tous les autres droits...
      Bref, je le redis, le chinois ont bien raison d'être en maudit.

  • Pierre Jasmin - Abonné 25 janvier 2019 09 h 46

    hypocrisie bis

    L'ambassadeur John McCallum (sous la menace d'être fusillé pour traîtrise par Andrew Scheer !?!) vient d'affirmer raisonnablement que "La priorité du gouvernement du Canada, ainsi que la mienne, est d’obtenir la libération des deux Canadiens détenus arbitrairement en Chine et de veiller à la protection des droits de tous nos citoyens. Toutes les mesures prises par notre gouvernement sont axées sur leur sécurité. Cela restera notre priorité absolue jusqu’à ce qu’ils puissent rentrer chez eux ».
    C'est son rôle premier, en effet, que nous endossons face à l'inadmissible peine de mort (celle-là pour vrai!), aux arrestations non motivées et annulations de contrats (Cirque du Soleil) exercées arbitrairement par les autorités chinoises.
    L'Honorable McCallum s'est aussi exprimé quant à la faiblesse des motifs pour arrêter madame Meng Wanzhou, arrestation que nous avions qualifiée de bourde diplomatique majeure, tout en nous réservant de changer d'idée si des accusations solides étaient déposées contre elle. C'était dans un article au début décembre sur le site des APLP: http://www.artistespourlapaix.org/?p=15639
    Presque deux mois plus tard, les États-Unis n'ont toujours pas déposé ces preuves solides et la directrice financière de HuaWei est encore en liberté surveillée, après des semaines en prison en notre pays qui se targue d'administrer la justice sans considération politique mais obéit à une demande d'extradition encore imprécisée de la part du pays de M. Trump: on sympathise avec les Chinois quand ils expriment leur indignation, comme à TéléQuébec dans trois entrevues de Canadiens d'origine chinoise écoutées avec dignité par Benoît Dutrisac.
    N'est-il pas temps de permettre à madame Meng Wanzhou de rentrer chez elle retrouver son mari et ses enfants, en laissant derrière elle en gage ses propriétés de Vancouver?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 25 janvier 2019 10 h 23

    La ‘pétainisation’ du Canada

    Sous le titre ‘Le droit américain est devenu une arme de répression et de dissuasion massives’, le quotidien Le Monde présentait récemment le ministère de la Justice américaine comme le bras armé du protectionnisme américain.

    Les médias québécois ont beaucoup dit ou laissé entendre que la demande américaine d’extradition concernait une violation d’un embargo de l’ONU. En réalité, cette histoire compliquée concerne une violation présumée de l’embargo décrété _unilatéralement_ par les États-Unis contre l’Iran. Cela est très différent.

    En deux mots, une filiale de Huawei a tenté de vendre des ordinateurs bas de gomme à une compagnie iranienne. Finalement on n’a rien vendu, mais on a tenté d’en vendre. Et tout cela s’est déroulé hors des États-Unis.

    Ce qui est en cause dans cette affaire, c’est l’extraterritorialité du droit américain. Le Canada reconnaît-il le principe de l’extraterritorialité du droit américain ? En somme, aspire-t-il à un statut analogue à celui de la France libre du maréchal Pétain…

  • Robert Morin - Abonné 25 janvier 2019 11 h 54

    Une rétractation qui m'attriste

    ... et je me désole aussi de constater que vous êtes de ceux et celles qui tirent allègrement sur le messager. Je ne partage pas votre point de vue selon lequel «En une seule conférence de presse mardi, l’ambassadeur du Canada en Chine, John McCallum, a ébranlé cette ligne de défense canadienne (indépendance des tribunaux face au pouvoir politique) .» Je crois plutôt que les déclarations de M. McCallum soulignaient un autre enjeu que nous espérons encore bien réel : à savoir l'indépendance du Canada face aux stratégies et manipulations de bas étages de son voisin du Sud. Et je pense que M. McCallum, de par son poste d'ambassadeur en Chine, était l'un des mieux placés pour bien comprendre et décoder cet enjeu, et je le remercie sincèrement d'avoir eu le courage de le dire publiquement.