Relations Québec-Ottawa: cruciale immigration

Au sortir de sa rencontre, à Sherbrooke jeudi, avec Justin Trudeau, François Legault a dressé la liste des demandes que le Québec présente à Ottawa. Certaines revendications s’inscrivent dans le long terme, comme la déclaration de revenus unique administrée par le gouvernement québécois, d’autres doivent se régler d’ici le déclenchement des prochaines élections, à moins que le premier ministre canadien ne choisisse de faire campagne avec un caillou dans le soulier. C’est le cas de l’annonce des investissements pour les infrastructures, de la réduction des seuils d’immigration et des nouvelles règles touchant la sélection des candidats à l’immigration par le truchement du programme des travailleurs étrangers temporaires géré par le gouvernement fédéral.

Lors de son point de presse après la rencontre, l’ex-homme d’affaires, qui carbure à l’action et aux résultats, a montré des signes d’impatience. Non sans candeur, François Legault a laissé entendre que le moment était particulièrement bien choisi pour dégotter ce qu’il réclame à court terme, compte tenu de l’échéance électorale à laquelle est confronté son homologue.

En ce qui a trait aux infrastructures, Québec est en terrain solide : le gouvernement Trudeau a un avantage électoral évident à multiplier au Québec les annonces d’investissements publics d’ici les élections.

Les matières touchant l’immigration sont plus épineuses. La réduction des seuils d’immigration va à l’encontre des orientations du gouvernement Trudeau qui souhaite hausser le nombre d’immigrants admis à un niveau record. Mais dans la mesure où la baisse serait temporaire, Ottawa serait prêt à faire preuve d’une certaine souplesse, croit-on à Québec.


 

Là où les choses se compliquent, c’est avec le recours aux travailleurs étrangers temporaires, un programme auquel le gouvernement Harper a imposé des contraintes à la suite des abus qui ont eu cours dans le reste du Canada : les employeurs remplaçaient des travailleurs canadiens peu qualifiés par de la main-d’oeuvre étrangère moins onéreuse.

Il s’agit d’un changement majeur qui est proposé dans la sélection des immigrants dits « économiques », sélection qui relève du Québec. Il consiste à accorder le statut de résident permanent, ou d’immigrant reçu, aux travailleurs étrangers après trois ans s’ils réussissent des tests de français et de « valeurs ». Ces tests demeurent un problème dans la mesure où un échec peut conduire à l’expulsion. Du travailleur, de sa conjointe ? On ne le sait.

En revanche, miser sur les travailleurs étrangers temporaires qui ont un emploi assuré, avec un employeur qui s’est engagé à les embaucher dès leur arrivée, est une avenue à privilégier. Certes, il faut prévenir les abus : des employeurs sans scrupule ont pris certains de ces travailleurs en otages. Mais il ne s’agit pas d’une embûche insurmontable.

Cette avenue fut déjà préconisée par la ministre libérale de l’Immigration, Kathleen Weil. C’est un moyen efficace de pallier les pénuries spécifiques de main-d’oeuvre, notamment en région. Et c’est sans doute le seul moyen d’assurer la régionalisation de l’immigration, une politique définie il y a 30 ans mais qui s’est soldée par un lamentable échec. Encore aujourd’hui, 85 % des immigrants s’établissent dans la grande région de Montréal alors que les besoins en main-d’oeuvre sont criants en région.

Certes, le gouvernement Legault a du travail à faire pour définir les règles entourant cette nouvelle façon d’immigrer au Québec. Souhaitons toutefois que le gouvernement Trudeau montre une grande ouverture à ce sujet.

Là où les visées caquistes demeurent floues, c’est en matière de réunification des familles, un domaine qui relève d’Ottawa. Le gouvernement Legault réclame, à la faveur d’une réouverture de l’entente Canada-Québec sur l’immigration, le pouvoir de faire la sélection des candidats, d’en déterminer les seuils d’admission et d’exiger de ces nouveaux arrivants une connaissance du français. Quand on sait que, souvent, il s’agit de grands-parents trop âgés pour se mettre à l’apprentissage d’une langue, on ne voit pas quel objectif poursuit le gouvernement, d’autant plus que la réunification familiale, c’est avant tout une façon de traiter avec humanité des immigrants établis au pays depuis un certain nombre d’années. Heureusement, François Legault n’a pas fait de cette demande une priorité à court terme.

Si le gouvernement caquiste reçoit l’aval d’Ottawa pour amorcer sa réforme de l’immigration et du programme des travailleurs étrangers temporaires — dans la mesure où les aspérités de cette réforme sont éliminées —, ce serait déjà une réalisation dont il pourrait se targuer.


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5 commentaires
  • Jean Jacques Roy - Abonné 19 janvier 2019 19 h 11

    Legault demande l’impossible.

    Selon ce qui est rapporté, Legault demande à Trudeau en matière d’immigration pour le Québec « d’accorder le statut de résident permanent, ou d’immigrant reçu, aux travailleurs étrangers après trois ans s’ils réussissent des tests de français et de « valeurs ». Ces tests demeurent un problème dans la mesure où un échec peut conduire à l’expulsion. Du travailleur, de sa conjointe ? On ne le sait.« 

    Est-ce que c’est la « façon de rapporter » qui est confuse ou est-ce la demande de Legault qui ne tient pas la route?
    En effet, parle-t-on de la catégorie des travailleurs qui viennent au pays avec un visa de « travailleurs temporaires » qui, après 3 ans de travail saisonnier, pourraient obtenir à certaines conditions le statut de « résidents permanents ». Si c’était le cas, ce serait une « innovation » valable non seulement pour le Québec mais pour tout le Canada. Ce serait alors une modification importante dans le processus d’immigration AU CANADA.

    Par contre, l’article fait plutôt penser que Legault demande au Canada de modifier la loi d’immigration canadienne pour introduire une NOUVELLE catégorie d’immigrants économiques pour le Québec. En effet, si le Canada dans la sélection des demandes acceptait pour le Québec la catégorie « d’immigré.es temporaires », cela voudrait dire qu’Ottawa délègerait Québec le POUVOIR de gérer l’entrée temporaire et ENSUITE la résidence permanente de futurs canadiens sur le territoire canadien!

    Ottawa ne peut pas renoncer à sa souveraineté en matière d’immigration. Supposons que Trudeau accède à la demande de Trudeau. Soudainement, les demandeurs économiques pour le seul fait de vouloir venir travailler au Québec se verraient limités pour obtenir une « résidence permanente » CANADIENNE à attendre 3 ans. Quel immigrant économique va demander une « résidence temporaire « pour établir sa famille au Canada, alors qu’il pourrait obtenir une « résidence permanente » en dehors du Québec?

    • Jean Jacques Roy - Abonné 19 janvier 2019 22 h 38

      Dans mon commentaire, faudrait corriger une erreur et lire au dernier prg:
      Supposons que Trudeau accède à la demande de LEGAULT. Soudainement, les demandeurs économiques pour le seul fait de vouloir venir travailler au Québec se verraient limités pour obtenir une « résidence permanente » CANADIENNE à attendre 3 ans.

      Il faudrait ajouter que ce n’est pas seulement le facteur « 3 ans » d’attente qui serait répugnant, c’est surtout ce que souligne plus bas Madame Alexan, c’est le statut durant 3 ans de « travailleur temporaire ». Ce qui implique pour le travailleur d’être à la merci du bon vouloir patronal, sans un filet de protection sociale et de vivre sous la menace constante d’être renvoyé s’il n’est pas « soumis » au patron et/ou d’échouer les tests demandés par le gouvernement.

    • Selin Deravedisyan - Inscrite 20 janvier 2019 15 h 14

      Bonjour Monsieur Roy,

      J'appuie votre raisonnement. Effectivement, il est nécessaire de procéder à des modifications plus profondes au niveau de l'entente entre le Québec et le Canada sur la sélection des futurs «québécois/canadiens».

      Ce que le gouvernement de Monsieur Legault veut faire, sous couvert de la mediatisation politique, est simplement de gagner du temps pour vider les tablettes des étagères avec un très grand nombre de dossiers, bien antérieurs à 3, 4 ou 5 ans... et même un peu plus pour certains !

      Actuellement, c'est le Québec qui demande au pallier Fédéral de réduire le nombre d'admissions de résidents permanents... «immigrants reçus». Ces personnes arrivent par deux voies... Soit, ce sont des candidats qui n'ont jamais été au Québec (et le Canada !) ou des travailleurs ou étudiants étrangers. Dans la première catégorie, ce sont des personnes qui n'ont jamais intégré le marché de l'emploi. Ils vont être sélectionnés basé sur leur profil et la fameuse grille de sélection que le gouvernement Legault veut rajuster aux besoins du marché de l,emploi. Rien de nouveau ! Cela a toujours été le cas et il existe une magnifique liste qui sème la zizanie auprès de tous les demandeurs dan cette catégorie car... tout d'un coups, le pointage change et ils sont hors champs après 2 ou 3 ans d'attente !! C'est cette immigration que cible M. Legault !!

      Par contre, pour les travailleurs étrangers qui sont déjà intégrés, paient leur impôt, occupent un emploi et... font tourner la machine économique, le système est fait qu'ils puissent demander leur résidence permanente facilement s'ils... parlent le français !! Et nous ouvrons un nouveau débat... Toutefois, il est clair et même techniquement recommandé que toute personne qui se trouve dans cette catégorie, doit rester sur un permis de travail en attendant d'avoir sa belle résidence permanente... au moins pendant les prochains 18 mois ! C'est sécuritaire, si toutefois les formalités de suivi sont faites à temps

  • Nadia Alexan - Abonnée 19 janvier 2019 20 h 04

    Je ne suis pas d'accord avec vous, monsieur Dutrisac, sur le sort des travailleurs temporaires. Vous dites: «miser sur les travailleurs étrangers temporaires qui ont un emploi assuré, avec un employeur qui s’est engagé à les embaucher dès leur arrivée, est une avenue à privilégier.»
    Malheureusement, les travailleurs étrangers temporaires vivent dans des conditions déplorables avec des salaires minables, sans droits aux soins de santé et ils n'ont pas des droits humains comme les immigrants reçus. Et si jamais ils tombent malades, ils sont renvoyés chez eux.
    J'avais pensais que ces abus se passent seulement dans les pays arabes qui emploient des travailleurs étrangers, confisquent leurs passeports et si jamais ces pauvres se plaignent, ils sont assujettis à des pénalités majeures; je n'aurais jamais pensé que ces atrocités se passent ici chez nous, au Canada, un pays censé être civilisé.
    À moins que l'on réforme nos lois pour qu'elles soient plus humanitaires, on est mieux d'éviter ces souffrances aux travailleurs temporaires.

  • Michel Lebel - Abonné 20 janvier 2019 09 h 33

    Électoralisme oblige


    Il est temps que le gouvernment Legault clarifie vraiment ses demandes en matière d'immigration. Mais je me demande s'il le peut, puisque la question était surtout de l'ordre de l'électoralisme. Et la CAQ a gagné se élections. Alors... Ça devrait virer à la petite politique tant pour Legault queTrudeau.

    M.L.