L'autre démocratie

Lors de l'assemblée annuelle de Power Corporation, tenue mercredi à Montréal, Paul Desmarais fils., président et chef de l'exploitation du conglomérat multinational, a qualifié d'«hystérique» la campagne menée dans le milieu des investisseurs institutionnels pour l'introduction de réformes en ce qui a trait à la régie interne des entreprises. Pourtant, s'il est un secteur de notre société qui a un urgent besoin de rigueur et de démocratie, c'est bien la grande entreprise, dont les dirigeants se comportent encore comme des seigneurs du Moyen Âge.

Ce n'est pas la première fois que la famille Desmarais plaide contre les nouvelles règles de régie d'entreprise défendues par un nombre croissant d'investisseurs qui ont été floués par des dirigeants cupides et sans scrupules au cours des dernières années. Après la kyrielle de scandales qui a éclaboussé le merveilleux monde des puissants, il ne fait pourtant plus de doute que des réformes s'imposent.

Selon M. Desmarais, des demandes comme une plus grande indépendance des membres des conseils par rapport aux dirigeants et la nomination d'un président du conseil différent du chef de l'exploitation sont deux mesures qui menacent de transformer les administrateurs du conseil en simples chiens de garde qui n'oseront plus prendre de risques. Tiens donc! Alors, que dire des milliers de sociétés qui ont fait le saut?

En fait, il s'agit là de mesures initiales car bien d'autres réformes sont nécessaires pour introduire des pratiques respectueuses des actionnaires. Ainsi, il faut abolir l'émission d'actions à droits de vote multiples, ce type d'actionnariat si répandu au Canada et au Québec, mais rejeté aux États-Unis, qui permet aux propriétaires d'une société de conserver le contrôle de leur entreprise même après avoir dilué leurs droits de propriété en millions d'actions échangeables sur le marché. L'action à droits de vote multiples favorise sans doute une certaine stabilité dans les entreprises en croissance, mais elle constitue une usurpation de pouvoir contraire au principe capitaliste «une action, un vote».

Quand on constate les abus auxquels la formule a donné lieu dans bien des entreprises, telle Hollinger, conglomérat de Conrad Black, on comprend qu'aucun argument ne puisse contrer celui de la démocratie au sein de l'actionnariat.

Autre réforme importante: le mode de rémunération des dirigeants. Puisque les régimes de retraite des hauts dirigeants ne sont généralement pas capitalisés, plus de transparence s'impose pour informer les actionnaires des coûts prévisibles à long terme de ces rentes millionnaires dont le versement annuel est puisé à même les revenus de l'entreprise.

Par ailleurs, il devient aussi urgent de mettre fin aux avantages fiscaux rattachés aux options d'achat d'actions. Parce qu'elle incite à trafiquer les résultats financiers, cette formule de rémunération très en vogue est à la source de nombreuses fraudes dont la plupart ne seront jamais connues. Or, si elles restent si populaires, c'est que les gains réalisés de cette façon sont imposés à un taux moindre que le salaire. Comment justifier que cette prime au rendement, du salaire en fait, soit traitée par le fisc comme s'il s'agissait d'un gain de capital? C'est ce qui s'appelle de la connivence entre le monde politique et leurs bailleurs de fonds de la grande entreprise.

Malgré Enron et WorldCom, Nortel et, récemment, Hollinger, la haute finance n'est toujours pas sortie de la tourmente. Même des sociétés qui se veulent respectables, la banque CIBC par exemple, font aujourd'hui face à des accusations de malversations. Il ne faut pas se fier aux promesses d'autocontrôle faites par des dirigeants qui, tous autant qu'ils sont, ont prouvé n'être préoccupés que par une seule chose: se remplir les poches aux dépens de leurs clients, des contribuables et même de leurs actionnaires.

jrsansfacon@ledevoir.ca