Londres revient à la case chaos

À l’heure d’un choix fatidique, le procureur général Geoffrey Cox a demandé à ses homologues du Parlement britannique s’ils allaient choisir l’ordre ou le chaos. À 432 voix contre 202, ceux-ci ont sauté à pieds joints dans le chaos, rejetant l’accord de sortie de l’Union européenne (UE) négocié par la première ministre, Theresa May.

Ce rejet massif mais prévisible anéantit l’autorité morale de la première ministre May. À moins de trois mois de la date butoir du « Brexit », prévu pour le 29 mars prochain, l’incertitude plane sur son avenir, celui du Royaume-Uni et de l’Union européenne.

Le chef de l’opposition travailliste, Jeremy Corbyn, a présenté une motion de censure contre le gouvernement May qui sera débattue mercredi. Les conservateurs pourraient être forcés de déclencher une élection sur cet enjeu qui divise le Royaume-Uni depuis la courte victoire des pro-Brexit lors du référendum de juin 2016.

Mme May a joué ses cartes du mieux qu’elle le pouvait dans les circonstances. À la tête d’un gouvernement minoritaire, elle a cherché à respecter la volonté exprimée par le peuple britannique de quitter l’Union européenne, tout en faisant preuve d’un réalisme qui a fait défaut aux tenants purs et durs de la rupture avec l’Europe. Les députés eurosceptiques, soutenus par un ras-le-bol d’une certaine frange de l’électorat à l’égard des politiques européocentriques adoptées à Bruxelles, voulaient le beurre et l’argent du beurre : bénéficier des avantages du marché économique commun sans adhérer à l’unification douanière et frontalière. Un beau mirage qui mène le Royaume-Uni et l’Union européenne dans l’impasse.


 

Il n’est pas dit que Mme May perdra son vote de confiance. Jeremy Corbyn ne présente aucune autre solution valable à cette crise. Le leader travailliste personnifie cette nouvelle gauche populiste, hostile au libéralisme, exaltée par la perspective d’un effritement des accords de libre-échange et de coopération économique. Son hypothétique élection n’ouvrira certes pas la voie à une résolution harmonieuse de cette crise profonde.

Le rejet massif de l’accord négocié avec Bruxelles témoigne de l’incapacité des parlementaires britanniques de faire les compromis nécessaires pour respecter les résultats du référendum de 2016 tout en assumant pleinement les conséquences politiques, économiques et géostratégiques qu’implique une sortie de l’UE.

Mme May avait prévenu ses homologues du cocktail toxique qui attendait l’UE en cas de rejet de l’entente : « incertitude, division et menace très réelle de ne pas conclure d’accord ». « Le risque d’un Brexit sans accord s’est accru », a d’ailleurs déclaré le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Un « Brexit dur » pourrait entraîner une baisse de 8 % du PIB, selon les estimations de la Banque centrale d’Angleterre. Il ne réglerait pas les problèmes expliquant en partie le rejet de l’entente de mardi. Il faudra bien trouver une façon de préserver l’esprit de l’accord du Vendredi saint, en vertu duquel les contrôles douaniers ont été abolis entre l’Irlande, pays membre de l’UE, et l’Irlande du Nord, rattachée au Royaume-Uni. Sans compter que les Écossais reviendront à la charge avec leur volonté d’indépendance.


 

Dans l’immédiat, la meilleure solution consiste à prendre un pas de recul et reporter la date butoir du 29 mars, ce à quoi l’UE s’est montrée ouverte. Mme May dispose d’ailleurs de quelques jours afin de faire une nouvelle proposition au Parlement. Cela permettrait-il de calmer le jeu et d’amener les élus à réaliser qu’une entente imparfaite de sortie vaut mieux qu’une sortie sans entente ? À en juger par le climat politique des dernières années, il y a lieu d’en douter. Avant de convoquer les électeurs aux urnes, ou de supputer la tenue d’un deuxième référendum, ce pas de côté est souhaitable.

On ne peut espérer plus pour l’instant. Le renversement complet du Brexit nécessiterait à la fois un changement durable de perception chez les Britanniques, éternels eurosceptiques dans l’âme, et une démocratisation de l’Union européenne qui ne viendra pas. Ce projet sans âme, dépassé par la montée du populisme et de l’extrême droite, semble imperméable à toute introspection.


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15 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 16 janvier 2019 00 h 16

    Pauvre

    Union Européenne. Déjà qu'elle vacille sous le poids de son expension trop rapide et du développement asymétrique de ses membres, il lui faut aussi devoir gérer le trublion «british» qui ne sait où donner de la tête. Que le Général DeGaulle avait raison de refuser son adhésion dans les années 60!

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 16 janvier 2019 05 h 50

    De Gaulle

    Il me semble que De Gaulle refusait l'OTAN mais pas l'Europe

    • Fernand Laberge - Abonné 16 janvier 2019 10 h 07

      C'était un autre contexte (CÉE) mais de Gaulle (qui n'avait au final, pas tout à fait tort...) n'était pas partisan de l'entrée du R-U :
      «Pour que les îles britanniques puissent réellement s'amarrer au continent, c'est encore d'une très vaste et très profonde mutation qu'il s'agit».
      «Marché commun incompatible avec l'état du Sterling tels que l'ont mis en lumière, de nouveau, la dévaluation, ainsi que les emprunts qui l'ont précédés, qui l'accompagnent.»

  • Jean Thibaudeau - Abonné 16 janvier 2019 06 h 04

    Toute déconstruction de l'Europe de Maastricht doit être considérée comme positive. Mais, évidemment, il est très loin d'être clair ce que les divers gouvernements populistes qui poussent un peu partout vont faire de la nouvelle situation. Ça risque d'être plutôt fantasque à la manière Trump. Il y a un vide politique qui va devoir se combler...

  • Michel Lebel - Abonné 16 janvier 2019 06 h 47

    Un second référendum


    Je crois bien qu'à travers d'autres péripities, il y aura finalement un second référendum qui sera gagnant pour l'Europe. Le premier n'aurait jamais dû avoir lieu, n'eût été le pari particulièrement stupide et léger du premier ministre de l'époque, David Cameron. Une réelle majorité de Britanniques veut demeurer dans l'Union européenne et on peut aisément penser que la participation à un second référendum sera beaucoup plus forte que lors du premier. Quant à l'UE, comme toute jeune institution, elle a ses défauts et elle devra se réformer. Mais elle doit demeurer, comme le Royaume-Uni doit y être. L'éclatement de l'UE serait un grave recul historique.

    M.L.

    • Bernard Plante - Abonné 16 janvier 2019 11 h 07

      "L'éclatement de l'UE serait un grave recul historique." Rien de moins certain.

      L'éclatement d'un système économique unifié, l'Union européenne, qui a aboli le mécanisme naturel de régulation des économies nationales via leurs monnaies nationales ne pourrait qu'être une bonne nouvelle. Il est en effet impossible qu'un système à monnaie unique et centralisée puisse fonctionner sur le long terme en Europe. La preuve en est qu'à presque chaque année un pays européen se retrouve à devoir négocier pour assurer le maintien de ses conditions ou tout bonnement sa survie. Quand ce n'est pas la Grèce ou l'Italie qui menacent de s'effondrer, c'est la France, le Royaume Uni ou l'Allemagne qui grondent intérieurement.

      L'équilibre apporté par le jeu de devises nationales avait l'effet d'un ressort. L'Union européenne l'a cassé dans un but de contrôle. Ce n'est qu'une question de temps avant que tout éclate et ce sera pour le mieux.

    • Gilles Théberge - Abonné 16 janvier 2019 12 h 00

      Je ne serais pas si sûr de ça.

      Voyez plutôt l'avis de quelqu'un qui doute fortement de cette avenue d'un autre référendum. : https://www.atlantico.fr/decryptage/3563620/theresa-may-peut-elle-encore-gouverner-apres-un-vote-a-2-contre-1-en-sa-defaveur-edouard-husson

      Yen a marre des référendum à répétition jusqu'à ce qu'on obtienne la réponse que les « élites » attendent !

    • Michel Lebel - Abonné 16 janvier 2019 12 h 39

      @ Bernard Laplante,

      L'Europe a une très longue et tumulteuse histoire. L'Europe doit demeurer un phare, un guide pour toute l'humanité. Un guide pour les droits de la personne, la solidarité entre pays et la paix, si précieuse. Pour ce faire, l'Europe doit rester unie, avec la forte présence du Royaume-Uni. Sinon ce sera un grave recul historique. Les humains étant ce qu'ils sont, celui-ci n'est pas à exclure.

      M.L.

    • Raymond Labelle - Abonné 16 janvier 2019 13 h 56

      Faire des référendums jusqu'à ce qu'on obtienne le résultat désiré puis, une fois celui-ci obtenu, cesser d'en faire pour mettre en application le dernier résultat.

    • Serge Lamarche - Abonné 16 janvier 2019 15 h 04

      Dire qu'une seule monnaie en Europe est problématique, c'est dire de même pour les États-Unis. Si l'Europe ne peut le faire, les États-Unis sont destinés à la séparation. CQFD.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 janvier 2019 07 h 24

    L'Europe des Six fonctionnait

    Elle comportait à ses débuts une part d'idéalisme, un désir d'abolir la possibilité de nouvlles guerres atroces comme celles de 1870, 1914, et 1939 entre Européens, plus particulièrement entre la France et l'Allemagne. Mais quand une demi-douzaine de pays s'y sont joints par pur opportunisme économique, ça a foiré.