D'une pierre deux coups

Faut-il changer nos habitudes et nos modes de production alimentaires de manière à protéger à la fois notre santé et la planète ? De plus en plus d’études le soutiennent, et leur recommandation commune est de réduire, voire d’éliminer, la consommation de protéines animales. C’est dans ce contexte qu’arrivera en 2019 la huitième édition du Guide alimentaire canadien dont les premières ébauches font déjà des vagues.

Les Producteurs laitiers du Canada (PLC) sont aux abois depuis que La Presse a fait état du sort que le futur guide réserve aux produits laitiers. Ils n’y seraient plus considérés comme une catégorie à part, mais comme un membre du groupe des aliments protéinés, au côté des légumineuses et des noix, qui occuperaient une place de choix.

Les PLC protestent. Ils craignent qu’on décourage la consommation de lait, en particulier lors de la collation des enfants, et que leur industrie en subisse le contrecoup. Ils veulent se faire entendre et demandent au premier ministre Justin Trudeau d’intervenir.

Le premier ministre devrait s’abstenir. Pour la première fois depuis des lustres, Santé Canada a revu le guide en tenant à distance les représentants de l’industrie alimentaire et leurs études. Les portions, les aliments à privilégier, les habitudes à adopter ont été inspirés par les recherches scientifiques les plus récentes, à l’abri de la politique et des lobbys. Il était temps. Que cela plaise ou non, c’est un fait que les produits laitiers, comme les oeufs, les légumineuses ou les noix sont des aliments protéinés. Les inclure dans cette catégorie n’est pas une invitation à éliminer le lait ou le yogourt, mais à faire des choix informés quand vient le temps de subvenir à ses besoins en protéines.

La version finale du guide n’est toujours pas disponible. Il est donc impossible de juger de la pertinence de l’ensemble de ses recommandations. Par contre, si le message central est celui qui a filtré, à savoir qu’il faut diversifier notre alimentation en mangeant davantage de produits végétaux et moins de protéines animales, en particulier de la viande, on doit applaudir. Contrairement à ce que certains diront, il ne s’agit pas d’un effet de mode, mais d’un écho nécessaire aux messages des chercheurs en santé publique et en environnement.

Les premiers insistent depuis longtemps sur les effets nocifs du déséquilibre de l’alimentation traditionnelle nord-américaine et européenne qui est, entre autres défauts, trop riche en viande et en cholestérol, mais faible en fibres. Les seconds s’inquiètent de la capacité de la planète à nourrir et à garder en santé les 9 à 10 milliards d’habitants qui y vivront en 2050, surtout si l’augmentation constante de la consommation de viande à l’échelle de la planète se poursuit. Cette tendance est « incompatible avec l’objectif d’éviter une hausse des températures globales au-dessus de 2 degrés Celsius », notait la semaine dernière une étude publiée par le Forum économique mondial.

La production d’aliments d’origine animale représente de 72 à 78 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur agricole mondial, la production de boeuf, 25 % à elle seule. Selon une autre étude publiée en octobre dans la revue scientifique Nature, la production d’un kilogramme de boeuf génère 32,5 kg de CO2, comparativement à 2,9 kg pour le porc, 1,41 kg pour le poulet et 1,22 kg pour le lait, suivi de près par le riz (1,18 kg). Le bilan pour les principales sources végétales de protéines est par contre de seulement 0,1 kg pour le soya, de 0,23 kg pour les légumineuses et de 0,71 kg pour les noix.

Mais comme le notent aussi ces études, les gouvernements ne peuvent pas diminuer l’empreinte environnementale du système agricole en se contentant de faire des recommandations en matière d’alimentation. Ils doivent, tant pour la santé publique que pour l’environnement, adapter leurs politiques afin de favoriser des modes de production agricole durables, une offre diversifiée d’aliments protéinés d’origine végétale, un accès à des aliments sains à un coût abordable et une réduction marquée du gaspillage alimentaire.

Et tout cela doit se faire en épaulant les producteurs actuels durant l’inévitable période de transition. Si M. Trudeau veut répondre à l’appel des PLC, c’est de ce côté qu’il doit agir, pas en se mêlant de la rédaction d’un document d’éducation publique qui aurait toujours dû être inspiré uniquement par la science.

8 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 7 janvier 2019 05 h 07

    De la nécessité pour le monde agricole de tenir un discours et des pratiques susceptibles de rallier les groupes soucieux de protéger l'environnement et la santé humaine

    Comme moi, vous aurez remarqué que les marges minimales de recul de 3m de chaque côté d'un cours d'eau et de 1m le long d'un fossé ne sont pas toujours respectées, que plusieurs grandes cultures s'effectuent au détriment de la biodiversité et que les régions agricoles les plus prospères se font sur un territoire en surplus de lisier. Au même moment, le monde agricole agricole québécois demande aux consommateurs québécois et étrangers de préférer les produits québécois; à mon avis, la meilleure façon de le lui fournir est d'obtenir, ici comme ailleurs, un solide appui des groupes environnementaux et des organismes spécialisés dans la santé humaine. Ils ne leur suffira pas de savoir que le lait québécois est sans hormones! Ils voudront encore moins entendre publiciser la consommation excessive des fromages les plus gras. Ils n'appuyeront certainement pas un organisme soutenant que la situation financière du monde agricole se porterait mieux si les normes environnementales agricoles étaient allégées... Déjà, le site électronique de l'UPA explique très bien les avantages économiques et environnementaux du bon aménagement des bandes de protection des cours d'eau et fossés; malheureusement, il ne documente pas assez les effets néfastes de certains pesticides sur l'environnement et ne soutient pas la nécessité de s'allier les groupes environnementaux et protecteurs de la santé humaine pour obtenir les appuis gouvernementaux et sociaux civils. Il le faudra bien si cette association représentative et le monde agricole humain veulent continuer à développer durablement l'ensemble du territoire québécois.

  • François Beaulé - Abonné 7 janvier 2019 09 h 04

    Le guide alimentaire canadien et l'environnement

    Il manque un élément important dans cet éditorial. Madame Cornellier évoque la science en conclusion. Mais c'est la diététique qui sert à définir le guide alimentaire et non pas l'écologisme ou la science des changements climatiques. Si les rédacteurs du guide alimentaire se préoccupait de l'environnement, ils n'évalueraient pas toutes les viandes de la même manière. Puisque la production de boeuf émet 23 fois plus de GES par kilo de viande que la production du poulet.

    Il faudrait aussi tenir compte du contenu en protéines dans l'évaluation des émissions de GES par kilo d'aliment. Donc il faudrait calculer les émissions de GES par kg de protéines. Si on le faisait, on mesurerait que la production de poulet émet beaucoup moins de GES que la production de riz. Et que l'on a tort de confondre toutes les sortes de viande dans leur impact environnemental. On arriverait à la conclusion que la réduction de la consommation de toutes les viandes n'est pas le bon objectif. Il faut éliminer ou presque la consommation de boeuf. Alors que l'on peut manger quelques portions de volaille par semaine sans danger pour l'environnement. Une portion de porc par semaine n'a pas non plus de grandes conséquences.

    Pour ce qui est du lait, sa consommation n'a pas seulement pour but de satisfaire nos besoins en protéines. Il y a aussi du calcium et des vitamines dans le lait. L'apport en calcium est important pour les enfants, les adolescents et les femmes enceintes. Le calcium du lait est mieux assimilé que celui d'autres sources.

    Il faut savoir aussi que les protéines végétales ne sont pas des protéines complètes. Il faut associer correctement ces protéines pour remplacer les protéines animales.

  • Sylvain Patenaude - Abonné 7 janvier 2019 10 h 23

    Merci!

    Quel éditorial clair et complet sur les enjeux de santé et environnementaux de notre alimentation. Enfin, Santé Canada produira un guide actualisé et équilibré.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 7 janvier 2019 11 h 36

    Le lait entre autres

    Le lait est un aliment sain, complet. On ne peut pas faire d'overdose de lait. De plus, le lait maternel est indispensable aux nourissons, car celui-ci renferme des anticorps, ligne de défense contre les agents pathogènes: le système immunologique du nourisson devient mature après quelque trois mois,
    Quant à la diététique et leurs calories, j'en prends et j'en laisse. La référence en la matière devrait être la biochimie et le métabolisme intermédiaire.
    Protéines ? Oui. Mais pourquoi et quand ? Les diététiciens le savent-ils ? Je n'en suis pas sûr même si un cours de biochimie est inclus dans leur curriculum.

    • Sylvain Auclair - Abonné 7 janvier 2019 18 h 49

      Je pense que le Guide n'invitera pas à offrir moins de lait maternel...

  • Nadia Alexan - Abonnée 7 janvier 2019 12 h 05

    Pour une fois, le Guide alimentaire se base sur la science, au lieu des lobbies agroalimentaires.

    Il faudrait féliciter les auteurs du nouveau Guide alimentaire canadien qui s'appuient pour la première fois sur la science au lieu des lobbies de l'industrie agroalimentaire. C'est clair, on est mieux d'adopter une diète végétarienne, méditerranéenne, basée sur les aliments légumineux, en s'éloignant des protéines animales, ce qui est mieux pour la santé et pour l'environnement.
    Dorénavant, je ne mangerais plus les animaux.

    • Sylvain Auclair - Abonné 7 janvier 2019 18 h 52

      La science n'est pas si formelle. Sivous lisez l'anglais, je vous invite à lire The Big Fat Surprise, de Nina Teicholz, qui relate les games derrière l'adoption des recommandations que vous citez.