Si la tendance se maintient…

Qui avait prévu, en janvier 2018, qu’un mouvement issu des régions françaises comme celui des gilets jaunes ferait plier un président fraîchement élu ? Ou que Doug Ford deviendrait premier ministre d’une province dont les commentateurs sont reconnus pour donner des leçons de bonne conduite au monde entier ?

Sur la scène économique, rien ne laissait entrevoir la conclusion d’une entente (au demeurant médiocre) entre le Mexique, le Canada et Donald Trump, pas plus que la contre-performance des marchés boursiers, alors que la finance présente des résultats records.

Il n’y a rien de plus difficile à prévoir que l’évolution des systèmes économiques, des mouvements sociaux et des humeurs d’une population à l’origine des grands bouleversements. Économistes et sociologues ont beau tenter de prédire la direction du vent à l’aide d’équipements de plus en plus sophistiqués, aucune de leurs savantes analyses n’est assez complète pour conduire à la construction de modèles fiables.

À quelques heures seulement du dépouillement des urnes lors des élections américaines de 2016, le New York Times donnait Hillary Clinton gagnante avec un taux de probabilité de plus de 90 %. Quant au mouvement des gilets jaunes, vraiment personne ne l’avait vu venir. Or, à lui seul, ce soulèvement force aujourd’hui l’ajout d’une variable déterminante dans la vie politique de tous les pays occidentaux.

De même en est-il de la question de l’immigration dans ses diverses composantes. Justin Trudeau et l’ensemble du milieu des affaires insisteront autant comme autant en brandissant l’argument très rationnel de la pénurie de main-d’oeuvre, celui-ci pourrait fort bien voler en éclats au contact de la méfiance d’une majorité de Canadiens lors des prochaines élections.

N’est-ce pas d’ailleurs le genre de situation qui a permis, en 2016, aux défenseurs du Brexit de remporter le référendum, et à Donald Trump de se faire élire en promettant la construction d’un mur à la frontière mexicaine ?

 
 

Avec la mondialisation, ce ne sont plus seulement les biens et les usines qui franchissent les frontières, mais des millions d’individus en quête d’une vie meilleure, et surtout les idées, la culture et le mode de vie. On essaiera tant qu’on voudra, à droite comme à gauche, de se mettre à l’abri de ces courants sociaux, on ne reviendra pas en arrière.

Cela dit, rien n’est simple quand on tient à protéger sa spécificité, sa culture et son économie, lorsqu’on refuse en somme de n’être qu’un esquif fragile et docile ballotté par la vague.

Plus que jamais, l’humanité a soif de connaissances, de découvertes technologiques aussi bien qu’artistiques, d’ouverture sur un monde sans frontières… pourvu que les siennes propres soient respectées. Nous n’en sommes plus à une contradiction près, reconnaissons-le. Alors, que faire ?

Dans bien des cas, ces avancées culturelles ou technologiques ébranlent nos certitudes sans nous fournir les outils qui permettraient de différencier ce qui nous fait avancer de ce qui nous emprisonne plus fermement dans un confort relatif.

Qui niera l’importance que l’informatique et Internet ont prise dans nos vies, mais qui contestera la vacuité des échanges qui ont cours sur les réseaux sociaux si populaires ? Ceux qui rêvaient d’un monde dans lequel les citoyens pourraient communiquer directement entre eux sans l’intermédiaire des médias et des gouvernements voient leur rêve réalisé. Du moins, une partie de ce rêve, car pour ce qui est de la naissance d’une communauté sans frontières mobilisée pour un monde meilleur, il faudra attendre ! Le temps que tous les petits chatons de la planète aient eu leur minute de célébrité. Le temps que tous les enragés aient aussi eu leur minute de gloire à vomir leur frustration.

De quoi 2019 sera-t-elle faite ? La Bourse connaîtra-t-elle la pire crise de son histoire ou consolidera-t-elle les acquis des dix dernières années ? Les recherches en intelligence artificielle aboutiront-elles à des découvertes créatrices de sens et d’utilité ou serviront-elles à la formation de la première armée de robots tueurs d’hommes ? La lutte contre le réchauffement climatique fera-t-elle enfin consensus ou sera-t-elle l’élément déclencheur d’un affrontement entre le citoyen conscient et le même citoyen consommateur ?

En science économique, on a l’habitude de poser comme hypothèse à la construction d’un modèle prévisionnel que « toute chose doit être égale par ailleurs ». Le problème, c’est qu’en société, rien n’est « égal par ailleurs » parce que tout bouge plus vite que la pensée. Les seules prévisions vraiment fiables restent donc celles qui concernent le passé. Bonne année 2019.

6 commentaires
  • Guy Tassé - Inscrit 3 janvier 2019 05 h 44

    Course contre la montre.

    Ce qui sera (qu'on le veuille ou non) le plus universel des défis est la survie écologique. Le temps presse. Le temps presse pour la planète et surtout pour un changement de mode de vie. Ce changement exigera un dialogue tel que frontières, cultures, langues devront céder à un enjeu dont ils sont un des obstacles. Ce qui veut dire que si la tendance protectionniste n'est pas géré d'une autre façon c'est la catastrophe. Le destin n'a jamais été aussi clair.

  • Clermont Domingue - Abonné 3 janvier 2019 06 h 21

    Pensée et consommation...

    Penser à consommer, ce n'est pas penser au sens de réfléchir...Malheureusement,la foule suit . Elle ne réfléchit pas et elle est capable de suivre des leaders qui ne pensent pas si ces derniers lui promettent qu'elle pourra consommer de plus belle.

    Je pense que le conflit entre protecteurs de l'environnement et consommateurs deviendra violent.

    Quant à la bourse,voyez-la comme une grosse balloune,Si elle se dégonfle, c'est une masse monétaire artificielle qui s'efface,Les entreprises restent en place et la main d'oeuvre aussi. Ne paniquons pas, les Banques Centrales feront comme en 2008.Elles auront recours aux QE (quantitative easing) Il s'agit d'une création monétaire pour recapitaliser les banques commerciales qui, à leur tour, recapitalisent les entreprises. Et la consommation continue,,,

    L'égoĩsme nous rend impuissants.Tant qu'il sera là, vos questions resteront sans réponse.

  • Réjean Martin - Abonné 3 janvier 2019 08 h 29

    Imprévisibilité

    Les petits chatons de la planète; les enragés en quête de leur minute de gloire, dites-vous ? Beaucoup de bouches à nourrir, à contenter, à ce que je lis ici. Vous avez raison de dire dans vos mots que nous sommes rendus plus que jamais dans le règne de l'imprévisibilité. Quel suspens! Moi, je lis mes journaux le matin en quête de surprises...

  • Jean Thibaudeau - Abonné 3 janvier 2019 11 h 16

    Motif de soulagement

    M. Sansfaçon, votre phrase suivante:m'a fait beaucoup réfléchir.
    "La lutte contre le réchauffement climatique fera-t-elle enfin consensus ou sera-t-elle l’élément déclencheur d’un affrontement entre le citoyen conscient et le même citoyen consommateur ?"

    J'en suis venu à la conclusion que les humains des pays occidentaux (à tout le moins) ne vont probablement pas mourir de l'un de ces grands cataclysmes naturels qui semblent de plus en plus inévitables. Avec un peu de chance, ils mourront AVANT cela d'un court-circuit cérébral fatal causé par l'entrechoc entre leur niveau de conscience grandissant avec le temps et leur addiction au consumérisme, pour lequel il n'existe pas de traitement connu.

    Nous pouvons donc justifier de ressentir un peu d'optimisme: l'agonie sera beaucoup moins longue ainsi.

  • Jacques de Guise - Abonné 3 janvier 2019 11 h 32

    Reprendre possession de ce que l'on met en commun et de ce qui nous sépare

    En supposant que l’on veuille et puisse se sortir de l’englobant scientiste qui sous-tend la logique du néolibéralisme où les hommes sont considérés comme des choses et qui prétend connaître les lois de la vie en société en forçant l’adaptation de ceux-ci, en cette période d’incertitudes, d’indécisions et de déroutes du sens, il me semble que ce qui s’impose est le développement, la mise en œuvre et la mobilisation de connaissances attachées au tangible des situations, qui permettent à la personne humaine d’élaborer des manières de penser, de faire, de voir, de dire, d’écouter, d’entendre, d’éprouver en vue de faire du commun, de la communauté.

    Pour ce faire, il est essentiel de récupérer ce qui a été confisqué par les experts et par les sachants de tout acabit afin de reprendre possession de ce que l’on met en commun et de ce qui nous sépare.