Environnement: l’Afrique laissée à elle-même

Le lac Tchad est l’un des plus grands lacs du continent africain. Ou plutôt l’était, puisqu’il a perdu 90 % de sa superficie en 40 ans. Une catastrophe attribuable à une conjugaison de facteurs cumulatifs : maldéveloppement social et mauvaise gestion de l’eau, croissance démographique, réchauffement climatique… Autant de facteurs qui traduisent beaucoup d’aveuglement et très peu de clairvoyance.

La population habitant autour et sur le lac a doublé à 40 millions de personnes au cours des dernières décennies, et l’ONU évalue que le quart d’entre elles ont aujourd’hui besoin d’aide alimentaire d’urgence. Boko Haram a trouvé un vivier de djihadistes dans les agriculteurs et les pêcheurs qui vivent de ce qui reste de ce lac à cheval sur le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Nigeria.

La calamité a fait récemment renaître un mégaprojet de régénération, imaginé dans les années 1980 : celui d’un canal de 2600 km qui partirait du fleuve Congo, en RDC. Le projet est aussi irréaliste qu’il y a 40 ans. S’il refait aujourd’hui surface, c’est parce que la multinationale chinoise PowerChina a décidé de s’y intéresser.

Le sort du lac Tchad encapsule celui qui attend l’ensemble du continent, pour ne pas dire du monde si rien n’est fait pour articuler les enjeux de développement socio-économique en fonction de la lutte contre le réchauffement climatique. À l’échelle de la planète, la situation est telle que l’humanité s’expose à un déficit en eau de 40 % d’ici 2030, dans un contexte où la demande bondira par ailleurs de 55 %, affirment les experts du GIEC.

L’Afrique australe et la Corne de l’Afrique ont été frappées ces dernières années par de graves sécheresses menaçant de pénuries et de famine des dizaines de millions de personnes — nommément les petits paysans oubliés par l’agro-industrie mondialisée. Les conflits armés et l’incurie des gouvernements viennent jeter de l’huile sur le feu. L’horizon est d’autant plus inquiétant que l’Afrique subsaharienne doit composer avec une démographie galopante : on évalue que sa population augmentant de plus du double, à 1,4 milliard de personnes d’ici le milieu du siècle.

Or, la COP24, qui vient d’avoir lieu en Pologne, a donné des résultats minimaux pour aider les pays pauvres à se prémunir. Posture criminelle quand on sait que cette Afrique en déshérence, la région du monde qui pourtant produit le moins de GES, est paradoxalement la plus affectée par le réchauffement. Par la médiocrité de leurs engagements, les pays développés, y compris le Canada, auront fait honte à voir à Katowice.

Autre facteur aggravant : cette indifférence collective vient se jouxter à la logique de rivalité tous azimuts que Donald Trump, par ailleurs climatonégationniste, ne fait pas secret de vouloir appliquer envers la Chine, partout et n’importe comment. Ses coupes draconiennes dans les budgets américains d’aide au développement montrent que le préoccupe moins l’avenir des Africains que les « pratiques prédatrices » de Pékin sur le continent, pour reprendre les mots de John Bolton, le faucon qui lui tient lieu de conseiller à la sécurité nationale.

Si bien qu’entre les États-Unis de M. Trump et une Chine qui investit le continent économiquement (mais aussi militairement, avec une première base à Djibouti) sur fond d’insensibilité notoire pour les droits de la personne, il est pour le moins dérisoire de penser dans l’ordre actuel des choses que l’un ou l’autre fasse une contribution utile aux efforts de démocratisation et de développement durable de l’Afrique.


 

Madagascar, où s’est tenue à la mi-décembre une présidentielle qui ne changera rien à l’instabilité politique chronique de l’île, constitue aussi un microcosme malheureusement trop représentatif de l’état du continent (comme en est aussi un exemple l’immense RDC, où ont laborieusement eu lieu dimanche, avec deux ans de retard, des élections dont le résultat sera forcément peu crédible).

Madagascar, une ancienne colonie française, pourrait être — aurait pu devenir — un extraordinaire laboratoire de développement durable. Elle souffre au contraire d’une déforestation extrême. Elle est un pays encore beau de 25 millions d’habitants, mais qui, écologiquement, agonise, livré en pâture aux investisseurs étrangers. L’île est dirigée par une clique de corrompus tournés sur eux-mêmes, c’est-à-dire vers Paris, imperméables à la pauvreté dans laquelle se trouvent la majorité des Malgaches — sauf en période électorale, bien entendu, le moment venu de prétendre légitimer leur pouvoir.

16 commentaires
  • Eric Ricard - Abonné 31 décembre 2018 07 h 39

    Triste et décourageant !

    Triste et décourageant, que dire de plus !

    • Brigitte Garneau - Abonnée 31 décembre 2018 12 h 26

      En effet, tout est dit! Et le temps a beau passer et passer, la situation ne fait que s'aggraver.

  • Nadia Alexan - Abonnée 31 décembre 2018 10 h 45

    La colonisation de nos jours ne se fait pas avec des soldats!

    Merci, monsieur Taillefer, pour cette information triste. La colonisation de nos jours ne se fait pas avec les soldats, mais par le biais de l'économie et le développement. Les pays prédateurs continuent le saccage des ressources de pays pauvres avec impunité.
    Nous avons besoin d'un organisme international avec des dents pour arrêter cette piraterie éhontée.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 décembre 2018 16 h 55

      Un souhait madame Alexan. Pourriez-vous en 2019 nous lâcher avec les méchants capitalistes. La crise climatique n’est pas dû au capitalisme, au communisme, au socialisme et j’en passe, mais plutôt à la surpopulation. On pourrait même ajouter ici le mondialisme qui encourage la mobilité des gens ce qui incite la surpopulation. Comme le dit lui-même M. Taillefer : « L’horizon est d’autant plus inquiétant que l’Afrique subsaharienne doit composer avec une démographie galopante : on évalue que sa population augmentant de plus du double, à 1,4 milliard de personnes d’ici le milieu du siècle ». Or dans un environnement surpeuplé, vous voyez des pénuries de nourriture et d’eau potable qui naviguent dans un cercle vicieux.

      Le plus grand pays prédateur aujourd’hui est la Chine. C’est une dictature de gauche avec des relents de droite. En fait, c’est l’ennemi à abattre. Et l’organisme international dont vous faites allusion, ce sont les Nations unies qui sont édentées et corrompues (la 2e institution après le Mexique la plus pourrie de la planète) qui profite de la manne américaine et japonaise à la hauteur du tiers de son budget.

  • Christian Dion - Abonné 31 décembre 2018 11 h 12

    Retour du balancier

    En lisant cette chronique et en référand à la dégueulasse histoire de la colonisation du continent africain par les europopéens à partir du XVIIème siècle, faut-il encore se surprendre du flux migratoire de tous ces gens qui ont été spoliés.
    Lorsque je vois le peuple francais se déchirer entre eux depuis de la fin de la sale guerre d'Algérie quant au sort à réserver à tous les migrants arrivés chez eux, je me réjouis un peu de un leur sort. C'est un juste retour du balancier. Entre autres mots: ``Vous nous avez volé et appauvri depuis tant d'années sans vous préocuper de notre sort, nous venons dans votre pays riche pour qu'aujourd'hui nous puissions aussi profiter de cette richesse accumulée en grande partie par l'exploitation de notre continent
    sans aucune contrpartie ``
    Il se produit le même phénomène aux États-Unis. Un autre retour du balancier.

    Christian Dion, abonné

  • Brigitte Garneau - Abonnée 31 décembre 2018 12 h 42

    Peut-être le signe de la RÉGRESSION de l'humanité...

    Voici ce qui arrive quand L'ÉCONOMIE règne au dessus de tout et que le PROFIT n'a pas de prix. Comme le dit si bien Pierre Rahbi (conférencier et écologiste) : l'humain ne peut tout simplement pas vivre sans la planète Terre, mais la planète Terre peut très bien vivre sans humains. En regardant la situation actuelle, elle ne s'en porterait que tellement mieux si l'humain venait à disparaître...

  • Jérôme Faivre - Inscrit 31 décembre 2018 14 h 29

    Traditions

    1/ Un peu de «French bashing» pour le temps des Fêtes, ça respecte la tradition. Ça fait du bien et c'est moins dangereux ici qu'un avis sur Kanata ou le port du voile.

    2/ Même si les faits exposés sont effectivement bien réels, très tristes et regrettables, on retrouve à nouveau, en musique de fond, les violons des longs sanglots de l'homme blanc. Cette indignation est bien traditionnelle, au temps des Fêtes comme à l'année longue. Toujours la même culpabilité: nous avons des «postures criminelles». On se frappe trois fois la poitrine. D'accord, ça fait du bien, mais ça ne résout strictement rien et ne convainc strictement personne qui ne soit déja convaincu.

    Par exemple un début de réflexion sur la nature de cette aide, son efficacité et à qui elle doit profiter rapidement aurait été plus incisif que ce survol du continent africain à 15 000 mètres d'altitude.
    On voit bien en France qu'il ne suffit pas d'invoquer l'environnement et la fin du monde, ou bien d'arroser d'argent les gilets jaunes, pour régler un problème mal posé.

    Bonne Année 2019 quand même !
    :-)

    • Nadia Alexan - Abonnée 31 décembre 2018 21 h 05

      À monsieur Jérôme Faivre: On ne culpabilise pas l'homme blanc. La Chine est en train de faire la même chose partout dans le monde. On culpabilise l'idéologie de cupidité des multinationales prédatrices qui utilisent les ressources des pays pauvres pour s'enrichir, au détriment de ces peuples.
      Cela n'a rien à faire avec l'homme blanc, un citoyen ordinaire sans beaucoup de pouvoir.