Un geste réparateur

Les bilans de fin d’année ne manquent pas de rappeler, avec raison, combien le Québec s’est déchiré cet été autour d’une tempête nommée SLĀV. On n’oublie pas aisément ces écartèlements, particulièrement lorsqu’ils ont pour socle la culture, l’identité et la diversité. Ajoutez à cela quelques étiquettes chocs telles racisme ou censure et la marmite surchauffe. C’est exactement le souvenir que laisse la canicule culturelle de 2018. Une surchauffe, des emportements, de l’exagération, une totale absence de dialogue, un débat stérile. On ne sort pas indemne de ces épisodes-là. Mais peut-on en sortir grandi ? Apparemment, oui.

On peut en effet ajouter un chapitre posé et réconciliateur à la saga de l’été. Voilà précisément ce que permet la lettre-confession diffusée vendredi par Robert Lepage. Main tendue, conversation constructive, geste réparateur : autant d’ingrédients qui ont cruellement manqué aux échanges de l’année et que le dramaturge glisse en offrandes de fin d’année. Elles sont les bienvenues.

Lors de ses premières représentations dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal (FIJM), la théâtralisation de chants d’esclaves américains, fruit des esprits créateurs de Robert Lepage et de Betty Bonifassi, provoqua grogne et protestations sur deux points qui servirent ensuite d’ancrage à la tempête sociale : l’appropriation culturelle et la représentativité sur scène des artistes noirs. Sur les deux sujets, et dans les deux camps, des arguments solides furent présentés, mais sur le fil conducteur de l’émotivité, et gonflés par la vague intempestive des réseaux sociaux et des médias, ils prirent trop souvent l’allure d’invectives. Lorsque le FIJM annula les représentations de SLĀV, c’est de censure qu’il fut question, avec la liberté créatrice attaquée de front. La tempête connut alors ses plus fortes bourrasques.

Voilà le « bruit » auquel Robert Lepage fait allusion lorsqu’il intitule sa missive « SLĀV, une année de bruit et de silence ». Le « silence », c’est le sien. On lui reprocha, ici même d’ailleurs dans cette tribune, de n’avoir pas pris la parole pour expliquer sa démarche. Mais, confie-t-il avec beaucoup d’humilité, encore fallait-il qu’il sache comment articuler sa pensée sur ces questions hautement complexes et d’une grande délicatesse. « Même aujourd’hui, bien qu’elle ait évolué, ma position est encore loin d’être claire. »

Avec le recul, on peut maintenant mieux comprendre combien adopter une posture « claire » en plein tumulte relevait de la mission impossible. Même aujourd’hui, alors que la poussière est retombée, bien malin celui qui pourrait tirer un exposé définitif et sans appel sur l’enjeu de l’appropriation culturelle, particulièrement dans le contexte qui est le nôtre. Il faut du temps, de l’écoute, un dialogue.

Pour l’artiste Lepage, les effets de cette pause furent majeurs. Il a rencontré ses détracteurs (le collectif SLĀV Résistance) début novembre. Le dialogue non seulement fut possible, mais fut riche. À quelques jours d’une reprise des représentations de SLĀV — vue à ce jour par un nombre minimal de spectateurs —, Lepage concède « maladresses et manques de jugement », reconnaît que l’oeuvre aurait pu être plus « aboutie », constate une adéquation entre les problèmes dramaturgiques et éthiques de l’« odyssée théâtrale ». Sa réflexion l’a porté à des actions concrètes, qu’il faut aussi saluer : réécriture et révision du contenu de la pièce, invitation faite aux membres de SLĀV Résistance d’assister aux répétitions et d’échanger avec le public, et promesse de changements au sein de sa compagnie Ex Machina pour une meilleure représentation de la diversité. La tempête n’aura pas été vaine si elle ouvre sur une telle prise de conscience de la part d’un joueur d’importance tel que Robert Lepage. Cette prise de parole, il en est certes très conscient, pèsera lourd dans la balance réconciliatrice.

On peut attraper au passage dans cette lettre-confession quelques messages subliminaux savoureux. Comme les coups de griffe destinés aux médias, qui ne sont pas superflus, car il est vrai que la surenchère dans l’opinion a fini par déformer le réel. Le dramaturge note aussi qu’une des conséquences de son silence est que ses défenseurs lui ont parfois prêté des opinions qu’il n’avait guère, comme quoi dans cette « affaire », tout fut dit et trop fut dit. Ces aveux, qui passent sous silence la pièce Kanata, ne règlent pas tout et n’ont pas cette prétention. Mais ils sont assurément inspirants et pédagogiques. Pour la suite, à la manière Lepage, optons pour le débat plus que l’escarmouche.

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21 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 29 décembre 2018 05 h 59

    La question majeure que nous nous devons de poser est celle qui porte sur les médias et ses maniplulations hystériques. C’est la seule dans temps troublés par Internet. Certes Picasso faisait de l’appropriation culturelle et tout en même temps on bâtissait des villages «  primitifs africains » à l’expo Universelle de Paris sans considération et pour les êtres humains africains et leurs créations artistiques. Art negre valable pour les blancs mais sans artistes africains... Il n’y a pas longtemps, quelques jours, un bizarre sociologue adolescent québécois nommé Bock-Cote nous écrira que la censure sur SLAV est un problème canadien et non québécois de « ségrégationnisme culturelle » et que nous étions surveillés ( comme en Chine populaire) par l’Etat canadien. Autrement dit ce fut un problème de censure perpétré par Trudeau lui-même. L’incapacite de réfléchir à ces problématiques américaines, cela se comprend bien, vient de se faire balayer par la réflexion intelligente et sensible de Robert Lepage dans son excellent texte. Réfléchir n’est jamais un mea culpa, c’est le signe d’une dignité certaine.

    • André Joyal - Inscrit 29 décembre 2018 17 h 40

      M.Montaya: «un bizarre sociologue adolescent québécois nommé Bock-Cote nous écrira que la censure sur SLAV est un problème canadien et non québécois»
      Avez-vous une idée de l'importance de ses livres dont certains ont été bien reçus en France où, dans le milieu intellectuel, il n'est pas du tout considéré comme un ado? Savez-vous qu'il collabore régulièrement au Figaro?
      À votre place, je me garderais une certaine gêne (à moins que vous ayez une oeuvre plus importante que la sienne).

    • Diane Charest - Abonnée 31 décembre 2018 00 h 01

      Qui êtes-vous.....
      Vous m’effrayez beaucoup
      Êtes-vous un des trois censeurs autoproclamés du journal.....

  • Raynald Rouette - Abonné 29 décembre 2018 08 h 20

    Robert Lepage très magnanime


    Envers tout le monde.

    Tellement, que son théâtre ne sera plus perçu et ressenti comme avant, avec peut-être une certaine amertume...

    • Cyril Dionne - Abonné 29 décembre 2018 17 h 55

      Non M. Rouette, Robert Lepage a été trop gentil avec les populistes de l'extrême gauche.

      Franchement Mme Chouinard. Dire que les deux sujets, et dans les deux camps, des arguments solides furent présentés est tout simplement de la désinformation. D’un côté, on avait le processus de création et de l’autre, la censure.

      Bon pour tous les petits amis vexés, l’appropriation culturelle est l’essence même de l’art et de la création. En fait, c’est la raison d’être de l’artiste. L’artiste s’approprie souvent la vie et le vécu des autres qu’il véhicule à travers de filtres qui lui sont propres. La création est pour le théâtre, une interprétation personnelle et souvent fictive de la réalité. Ce n’est pas un documentaire ou un livre d’histoire.

      Dans le cas de Kanata que personne n’a vu au Québec, les apôtres de la très Sainte rectitude politique auraient pu présenter une toute autre réponse à la représentation de M. Lepage. Bien non évidemment parce qu’ils n’avaient pas le talent. Ils voulaient, et quel culot de leur part, dicter au créateur quoi dire, comment le dire et enfin, qui choisir pour interpréter son œuvre. Ceci nous rappelle l’ancienne Union soviétique ou seulement l’art exprimant le réalisme pouvait être vu, subventionné et prisé afin que le contenu soit contrôlé. Toute autre forme d’expression était considérée comme dégénérée et pouvait conduire à des peines sévères pour ses auteurs. Staline avait fait exécuter plusieurs créateurs.

      Enfin, je suis content qu’il ait pu présenter son œuvre à Paris. Mais quel gâchis de la part de ces apparatchiks pseudo-culturels. Et ce sont les Autochtones qui sont les grands perdants de ce fiasco. Plus personne ne touchera à des sujets qui portent sur les Premières Nations de peur de se faire mettre à l’index ou tout simplement crucifié comme dans le cas de M. Lepage.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 30 décembre 2018 12 h 25

      @C. Dionne 29 déc. 2018 17h55

      Je vous cite: "l'appropriation culturelle est l'essence même de l’art et de la création."
      Tellement!
      Dans ce 'culturelle' on entend aussi bien le temps que l'espace. Bien ailleurs et bien après la mort de son créateur, l’œuvre demeure ... à une seule condition: qu'elle soit rejouée, recontemplée, réinterprétée ... percue, reçue, participée, partagée... Alors plus elle vit, s’enrichit, parle, témoigne, enfante, secoue, conscientise, évolue et fait évoluer.

      Ce qui amène au devoir de désappropriation, celle du créateur qui se détache de son œuvre, qu'il peut bien dire sienne, comme on le dit de 'son' chat, mais qui lui échappe toujours... A l'image du parent qui encourage le départ de son enfant pour assurer son autonomie (et retrouver sa propre liberté) et ne choisit surtout pas qui saura et pourra l'aimer, ou pas. Je ne sens pas que la désappropriation dont fait acte M. Lepage soit de cet ordre. J'espère me tromper, mais pour l'instant, je vois surtout un consentement au climat moraliste qui nous englue. Que ce soit si gentil et so cool, après avoir été si violent, relève avec acuité de quoi dépendent désormais nos imprimateur et nos absolutions.

      J'y reviens: l’œuvre d’art est autonome, elle vit par elle-même une fois lancée dans l’existence. Limiter l’art à l’intention ou l'intentionnalité de l'auteur, par des jugements moraux sur les contenus et la forme, au détriment de ce que l'oeuvre révèle de la société porteuse et de son futur, est une perversion. En poussant au bout cette logique, on frémit devant la totalité qui se lève sur cet horizon bouché.

      Les artistes nous protègent des enfermements, de la stagnation, du repli, et de l’emprise des idéologies sur les arts, et donc, sur la vie. Dit autrement, les créateurs libres et leurs œuvres libres sont le 'sel de la terre'. Mais 'si le sel s’affadit, avec quoi le salera-t-on ?'
      Je crains que le jugement ne soit bien sévère pour M. Lepage.
      Pour son œuvre, je ne sais pa

  • Marc Therrien - Abonné 29 décembre 2018 09 h 03

    La belle affaire!


    Robert Lepage a beau être un créateur de génie, mais c’est aussi un homme d’affaires. Avec cette démarche d’humilité contrite, les bruiteurs de l’opinion publique qui ont pris en charge sa défense et parlé à sa place lui reprocheront peut-être de contribuer à descendre l’Art de son piédestal pour la ramener aux basses réalités des composantes du système économique; à faire de SLAV (et de Kanata) de simples systèmes de production où une classe inférieure se sent exploitée par une classe exploitante qui lui limite l’accès à des ressources financières. Il y a quelqu’un, un entrepreneur de spectacles théâtraux créateur de richesse, qui espère faire de l’argent avec ces spectacles qui décide de qui pourra en tirer une pitance. Et il y a quelqu’un d’autre qui revendique un nouveau modèle de partage de cette richesse commune. Ainsi, il y a l’Art et il y a le commerce de l’art qui faisait dire à Gustave LeBon : «Ce qui nous impressionne dans une oeuvre d’art est bien rarement l’oeuvre en elle-même, mais l’idée que les autres s’en font, et c’est pourquoi sa valeur commerciale subit d’énormes changements.»

    Marc Therrien

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 29 décembre 2018 09 h 41

    Tous les torts du même còté

    Je me souviens de la position que Mme Chouinard avait prise au plus fort de la crise. Je ne suis donc pas étonnée que ce «mea culpa» lui inspire un tel enthousiasme. Ce qui m'étonne, c'est que nulle part dans cet éditorial elle ne demande à tous ceux qui ont crié au racisme cet été de faire, eux aussi, leur mea culpa. À ce que je sache, il y a eu des torts aussi du côté de ceux qui réclamaient un droit de regard sur les productions artistiques et qui l'ont maintenant obtenu puisque si un artiste aussi établi que Robert Lepage est forcé de s'excuser publiquement pour ne pas être privé de financement et éviter les accusations de toutes sortes, on peut imaginer que les autres feront tout pour ne pas susciter la controverse. Cette ridicule petite guerre est terminée et les vainqueurs peuvent se féliciter d'avoir su tabler sur les bons sentiments des médias (les respectables, comme Le Devoir, La Presse et la SRC, pas ceux qui ont eu l'audace de prendre la position contraire) et d'une bonne partie de la population.

    Ce qui est moins certain, c'est qu'ils réussiront à changer les choses en profondeur. J'attends de voir un spectacle sur la question autochtone ou sur l'esclavage entièrement conçu, réalisé et interprété par des artistes du milieu concerné. La frilosité des commanditaires, qui réclament toujours des valeurs sûres, leur permettra-t-elle maintenant de le faire? J'en doute, mais je le souhaite.

  • Eric Ouellet - Abonné 29 décembre 2018 10 h 02

    PERSONNE N’AVAIT VUE LA PIÈCE...

    .....et ces personnes ne s’excuseront pas!?