Simplicité involontaire

Dans l’empire de l’économie néolibérale qui tient le petit contribuable en laisse, le creusement des inégalités et l’érosion des programmes de sécurité sociale, là où ils existent, se sont accélérés en 2018, que les gouvernements pensent à droite ou qu’ils fassent semblant de pencher à gauche. Si bien que l’amplification des injustices sociales a déclenché cette année des colères populaires considérables — celle des « gilets jaunes » en France, celle des enseignants aux États-Unis, pour ne nommer que celles-là.

Moins médiatisée car plus éparpillée, cette exaspération s’est aussi manifestée cette année au sein d’une catégorie de citoyens qu’on ne voit pas souvent se mobiliser : les retraités. Leur courroux n’en est que plus éloquent.

De la France à la Russie en passant par le Nicaragua et l’Argentine, ils sont descendus dans la rue pour dénoncer des « réformes » promues par des gouvernements plus ou moins dysfonctionnels et déconnectés qui, de fait, se trouvent à approfondir la pauvreté des uns et à fragiliser les revenus de « classe moyenne » des autres au nom pratique d’impératifs budgétaires. Dans la dernière ligne droite de l’existence, trop de retraités — et de retraitées ! — deviennent, de force, des apôtres de la décroissance par simplicité involontaire. Dans le pire des cas, la religion du PIB à laquelle ils ont obéi toute leur vie les réduit à la mendicité.

En Russie, Vladimir Poutine assistait au match d’ouverture de la Coupe du monde de football, en juin dernier, quand son premier ministre, Dmitri Medvedev, a annoncé en catimini une réforme des retraites. Le projet de loi allait relever l’âge de la retraite de 55 à 63 ans pour les femmes et de 60 à 65 ans pour les hommes, dans un pays où on ne vit pas très vieux (espérance de vie inférieure à 70 ans pour les premières et de moins de 67 ans pour les seconds). Sinistre stratégie, s’il en est.

Que le système russe des pensions soit au bord de la faillite, on le conçoit, vu la pénurie de main-d’oeuvre et le fait que 25 % de la population est retraitée. On ose cependant concevoir qu’il le serait moins si le régime de M. Poutine n’était pas si mafieux. Les manifestations et les pétitions n’ont pas fait plier le gouvernement ; le projet a été adopté à l’automne.

Ailleurs, dans le pauvre petit Nicaragua, c’est aussi une réforme des retraites — réduisant le montant des pensions de 5 % sur « recommandation » du FMI — qui fut à l’origine d’un ample mouvement de contestation sociale qui a éclaté en avril et que le vieux Daniel Ortega a écrasé au prix de centaines de morts.

En des terres plus démocratiques, la colère a grondé pareillement.

En France, Emmanuel Macron déçoit drôlement les aînés qui ont pour une bonne part voté pour lui en 2017. Pour avoir décidé d’augmenter les coûts fiscaux de la sécurité sociale, il s’est attiré des bosses et des manifestations au printemps : « Macron, à ta place, j’aurais honte de taper sur les vieux », disait une pancarte. Pour s’en sortir, le président a convoqué pour 2019 une « consultation citoyenne » du type de celle mise sur pied dans l’espoir de calmer les gilets jaunes…

Emportement semblable dans la Belgique voisine où, en mai, plus de 50 000 personnes se sont mobilisées contre une initiative du premier ministre de centre droit, Charles Michel, prévoyant une hausse de l’âge de la retraite à 67 ans et, pour certains, une diminution de leur rente.

Espagne, Italie, Argentine, Brésil… Les programmes de sécurité sociale font partout débat, ici, là-bas. Mais il tombe sous le sens que lesdites réformes sont d’emblée injustes et que le dialogue social est inégal à partir du moment où ce sont les moins nantis qui paient la note et s’en trouvent davantage précarisés. Conçue pour les hautes castes, la réforme fiscale de Trump en est un cas grave en ce qu’elle creuse la tombe de programmes comme celui de la Social Security, le fonds finançant les retraites des Américains.

Comment peut-on parler de démocratie dans un monde où prospèrent les inégalités ? De plus en plus difficilement. Une solution radicale et salutaire consisterait évidemment à fermer les paradis fiscaux. Mais nos gouvernements en ont peu la volonté — ou n’y ont tout simplement pas intérêt. Le « vieillissement de la population » est une réalité qui continuera donc d’avoir le dos large. Et le pillage se poursuivra sur le dos de classes moyennes de plus en plus exsangues.

16 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 27 décembre 2018 02 h 44

    Éditorial ou un simple «billet»?! (!)

    «Au delà» de cette question, qu'en est-il au Canada, au Québec?! «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà.» Misère!

    JHS Baril

    • Claude Bariteau - Abonné 27 décembre 2018 06 h 54

      Il s'agit d'un billet, qui fait un constat et cible les paradis fiscaux, que l'auteur sait difficilement contraignables.

      Comment aborder ce constat de façon globale serait de l'ordre d'un éditorial même si ne serait ciblé que le problème au Québec et au Canada, car, dans le dossier des retraites, il y a plus en jeu que les coupures budgétaires et les abris fiscaux.

      Il y a l’allongement de l’espérance de vie qui varie selon les pays, les sexes et les classes sociales, mais aussi la présence de régimes publics et privés de retraite et des combinaisons entre eux.

      Ce sera peut-être le sujet du prochain éditorial de M. Taillefer.

    • Serge Pelletier - Abonné 27 décembre 2018 09 h 00

      M. Bariteau, vous êtes dans l’erreur quand vous mentionnez que le billet cible les paradis fiscaux comme causes et possibles remèdes aux problèmes des différents systèmes étatiques des retraites et de la paupérisation des retraités.

      À ce que l’on sait, tous les pays qui possèdent un régime étatique de retraite sont les seuls maîtres du jeu des régimes en place. De plus, ce n’est certainement pas les paradis fiscaux qui empêchent les différentes législations de bonifier ou au moins maintenir un certain équilibre des ressources monétaires nécessaires aux régimes de retraite en place.

      Les cas du Nicaragua révolutionnaire pré-communiste, de l’Argentine néo-fasciste, de la Russie dite postcommuniste, etc. n’ont pas grande chose à voir l’évitement fiscal que permettent les « Paradis fiscaux », étant pratiquement eux-mêmes dans ce genre de « business » - tout comme la Suisse. Quand aux pays comme le sont, entre autres et notamment, le Canada, la France, les USA, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, le fait de pouvoir faire porter le blâme sur « autres choses » que leur propre incurie en la matière est fort aise. Et les paradis fiscaux sont une excuse facile à qui faire porter la faute : « si ce n’étaient pas d’eux autres on en aurait de l’argent pour nos vieux »… Ouais.

      Pour ici, au Québec, croyez-vous que l’incurie administrative, fonctionnelle et budgétaire des 2004 sociétés créatures en propres de l’État québécois est due aux « Paradis fiscaux »… Croyez-vous de la délinquance et décrépitude tous azimuts de notre système de la santé québécoise sont la cause des « Paradis fiscaux »… Croyez-vous que les réformes des post-réformes des pré-réformes de notre système scolaire en faillite intellectuelle et budgétaire sont la faute des « Paradis fiscaux »… Sans omettre les folies de grandeurs des cités et villes, ça aussi la faute des « Paradis fiscaux »… Si oui, la consultation d'urgence s'impose.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 décembre 2018 11 h 03

      M. Pelletier, le cas du Nicaragua révolutionnaire communiste de Daniel Ortega est vraiment spécial. Ortega, un communiste à saveur QS, supposément un combattant de la liberté, une fois arrivé au pouvoir, est devenu ce qu’il reprochait aux autres, un tyran. Personnellement, je ne vois aucune différence entre les tyrans de gauche ou de droite tout comme pour les populistes de gauche ou de droite. Maintenant, la plupart des Nicaraguayens veulent immigrer aux États-Unis, caravanes obligent, eux qui avaient subventionné les Contras. Le monde à l’envers quoi.

    • Claude Bariteau - Abonné 27 décembre 2018 16 h 01

      M. Pelletier, vous me ciblez et m'interrogez alors que votre cible est M.Taillefer et vos questions s'adressent à lui.

  • Serge Pelletier - Abonné 27 décembre 2018 05 h 49

    Et ici, M. Tailefer. Hein! ici?

    Et ici, M. Tailefer. Hein! Ici? C'est exactement le même phénomène. Vous mentionnez "Conçue pour les hautes castes, la réforme fiscale de Trump en est un cas grave en ce qu’elle creuse la tombe de programmes comme celui de la Social Security, le fonds finançant les retraites des Américains."

    Regardez la propagande du GV-Q pour justifier les augmentions des cotisations au RRQ, c'est d'un délire. Délire qui est parfaitement orchestré par les hautes castes d'ici, soit de la Caisse et des petits amis politiques - tous partis politiques confondus. Personne de cette gang de la haute caste - incluant le PM en personne - n'a sourcillé le moindrement en regard de la prestation non indexée de décès/frais funéraires de 2,500$ depuis plus de trente années, et cette somme monétaire est de plus taxable/imposable. Pire, cette sommes n'est pas universelle... Il faut avoir personnellement cotiser "significativement vie durant" au RRQ... conséquemment la vieille veuve touche cette somme moins les impôts pour couvrir les frais funérailles de son conjoint qui a cotisé "significativement vie durant". Mais pour elle, à son décès, rien pantoute pour ceux qui voient à ses funérailles...

    Au niveau Canadien, ce n'est guère mieux... Le Justintin s'époumonait, lors des dernières élections fédérales, à crier qu'il va sortir de la pauvreté les vieux avec une bonification des pensions de 50$ par mois, pour la première année suivant les élections... Ce qu'il avait omis de dire, c'est que ces 50$ n'étaient que pour les prestataires du SRG qui bonifiaient du maximum possible du SRG...

    Que dire des réunions, comités, et autres simagrées de tout ce beau monde politique, monde syndical inclus, qui inventent toutes sortes de moyens pour spolier les petites gens sous prétextes que les sortir de la misère noire... Mais qui engraissent les petits amis et les petits amis de ceux-ci à la vitesse Grand V...

    • André Joyal - Abonné 27 décembre 2018 08 h 25

      Monsieur Pelletier: vous mettez à mal notre fun en ce surlendemain d'une première fête. Mal de bloc assuré.Quand vous écrivez : «et des petits amis politiques - tous partis politiques confondus», vous incluez QS? J'invite ses 4 chevaliers habitués de ce forum à réagir. S'il fallait qu'eux aussi...quel espoir garderons nous? On ne manquait pourtant pas de raisons pour ne pas voter QS.

    • Serge Pelletier - Abonné 27 décembre 2018 11 h 49

      M. Joyal, ce ne sont certainement pas les élucubrations sur tout et rien de la député de Taschereau, Catherine Dorion, qui rehaussent ce type de parti politique. Et que dire, immédiatement élue, des voyages à l'étranger pourquoi déjà... Faire dire à des gens ne comprenant pas un seul mot de français des niaiseries... et ce dans une réunion/colloque où il faut se questionner sur les fondements mêmes de sa création.

  • Gilles Bousquet - Abonné 27 décembre 2018 07 h 27

    L'acharnement médical, en partie responsable de l'essoufflement de l'état ou des proches-aidants

    Prolonger la vie, par l'acharnement médical, des personnes-légumes, des années de temps, contribue à l'augementation des couts de la santé...largement.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 28 décembre 2018 08 h 17

      Oh combien vous avez raison, M. Bousquet, par cette déclaration.

  • Robert Godin - Abonné 27 décembre 2018 07 h 33

    Et l'environnement?

    Les disparités toujours croissantes entre les très riches et les autres constituent une force insurmontable dans la mise en place de politiques encourageant la décroissance, politiques qui seraient essentielles pour en venir au control du réchauffement climatique en cours. La révolte des "gilets jaunes" nous montre qu'il sera impossible de maîtriser la consommation d'hydrocarbures en imposant un fardeau inéquitable sur les moins riches alors que les fortunés, y compris les grandes entreprises, sont, toutes proportions gardées, capables de consommer tant qu'ils le veulent, sans être affectés dans leur quotidien, par une augmentations des coûts. Les paradis fiscaux sont certainement une source importante de ces disparités, mais le problème est beaucoup plus complex. Il s'agit de revoir les principes mêmes de la fiscalité, de contrôler la croissance de la concentration de fortunes colossales (Amazon, etc.) alors que la répartitions des richesses n'est pas prise en ligne de compte, ni la protection de l'environnement essentiel à la vie sur notre planète, alors que l'on encourage la consommation à outrance avec les conséquences néfastes bien connues. La responsabilité ultime pèse sur chacun de nous, les gouvernements n'étant que le reflet de la volonté (ou absence de volonté) des populations dont nous faisons partie.

  • Bernard Terreault - Abonné 27 décembre 2018 08 h 24

    Inévitable

    Je suis moi-même un vieux de 78 ans. Mais je reconnais que, dans les pays riches, la médecine prolonge la vie bien au-delà de ce que l'on imaginait à l'époque (années '40- '80) où les régimes de pension et de soins de santé collectifs ont été créés. Mais cette médecine coûte extrèmement cher, et il devient évident que l'on ne peut pas accumuler les épargnes nécessaires pour se payer ces soins si l'on ne travaille que pendant 35 des 80 et quelques années que l'on vit maintenant. Il faut impérativement retarder l'âge de la retraite pour être productif plus longtemps, ne serait-ce qu'à temps partiel. Moi-même, retraité à 67 ans, et la majorité des retraités que je connais sont parfaitement capables d'être productifs et nombre d'entre eux s'adonnent au bénévolat et font de l'exercice.

    • Serge Pelletier - Abonné 27 décembre 2018 12 h 42

      Monsieur Terreault, le système étatique de retraite pour tous date, pour le premier, de l’Allemagne sous le Chancelier prussien Otto Von Bismarck. Cela était dans le dernier quadrant de l’avant-dernier siècle. Les pays alliés à la fin de la Grande Guerre de 1914-1918 ont emboité le pas, sous l’impulsion de la France qui fut le premier pays « à plier » et mettre un système étatique de retraite pour tous. Ces systèmes de base de retraite pour tous sont demeurés pratiquement inchangés jusqu’à la bonification entreprise sous le gouvernement de Lyndon B. Johnson (président à la mort de J.F. Kennedy). Bonification générale qui incluait les soins médicaux pour les retraités, l’ajout d’un supplément de revenus de retraite, etc. Le Canada, et les autres pays européens, ont emboité le pas sous diverses formes.

      Ici ce fut, en gros pour le Canada, le Régime du Surplus de revenus garantis pour les retraités, l’établissement des soins hospitaliers gratuit pour tous – en 1966, et l’établissement des soins de la santé pour tous – en 1970 pour le QC.

      Quant à l’argumentaire du « les vieux coutent cher »… Cela est risible pour ceux qui ne reçoivent de les prestations de base des régimes étatiques (en gros le 60% des retraités). En fait, ce ne sont pas eux qui possèdent les moyens de « vacancier » au Sud toutes les années. En fait, toutes les sommes qu’ils reçoivent sont immédiatement remises dans le système économique de proximité : loyer, nourriture, médicaments, vêtements.

    • Pierre Samuel - Abonné 27 décembre 2018 14 h 47

      @ M. Pelletier :

      Vous avez tout à fait raison en ce qui a trait aux <vieux qui coûtent cher > . Si effectivement les plus démunis d'entre eux, le remettent au système par la force des choses ; même ceux qui vont dans le Sud régulièrement, et ne sont certes pas à plaindre, se font joyeusement ramasser par l'impôt à moins de posséder des abris fiscaux.