La CAQ et le français: vives craintes, pâles actions

La ministre responsable de la Langue française, Nathalie Roy, s’est dite préoccupée par la situation du français au Québec. À l’Assemblée nationale, elle a affirmé qu’elle avait « des craintes que le français recule ». Mais il n’est pas question pour le gouvernement caquiste de renforcer la loi 101 ; il s’agit simplement de l’appliquer « de façon intelligente, et avec fermeté », a-t-elle déclaré au Devoir.

Cette préoccupation nous change du discours lénifiant du gouvernement libéral qui affirmait sans sourciller que la situation du français ne cessait de s’améliorer à Montréal, même si, pour appuyer ses dires, il triturait les données de l’Office québécois de la langue française ou de Statistique Canada.

Avec le gouvernement caquiste, l’optique a changé. En campagne électorale, François Legault avait exprimé sa crainte que ses petits-enfants ne parlent plus le français. C’est certes aller un peu vite en affaires. Si on se fie aux projections de Statistique Canada, le français reculera au Québec, en particulier dans la région de Montréal, mais pas aussi vite que ne l’appréhende le premier ministre. Il reculera lentement. Mais sûrement.

Ainsi, le pourcentage de la population québécoise selon la première langue officielle parlée, ce qui tient compte du choix que font les allophones entre le français et l’anglais, passera de 85,4 % à environ 82 % en 2036.

Sans vouloir verser dans le catastrophisme, il est clair que si moins de 85 % des immigrants allophones choisissent de faire leur vie en français, bien qu’ils puissent connaître cette langue que l’on voudrait commune, l’immigration fera diminuer à petit feu le poids des francophones et affaiblira la culture québécoise. C’est précisément ce qui se passe : quelque 30 % des immigrants optent pour l’anglais — et le Canada, pouvons-nous ajouter —, de là cette lente érosion.


 

La ministre Nathalie Roy ne semble s’intéresser qu’à la langue d’affichage. « Le visage linguistique dans l’affichage a changé », a-t-elle déclaré au Devoir. À l’Assemblée nationale, elle a parlé d’une « prolifération » à Montréal des affiches commerciales en anglais seulement.

Or, selon une étude réalisée en 2017 par l’Office québécois de la langue française, la conformité à la Charte de la langue française de l’affichage commerciale sur l’île de Montréal est stable, voire en légère progression par rapport à 2010. D’une façon générale, environ le cinquième de l’affichage ne respecte pas la loi 101. Sans surprise, dans la zone ouest de l’île toutefois, c’est le tiers des affiches qui ne sont pas conformes. C’est beaucoup et on peut y voir une conséquence du laxisme du gouvernement libéral.

Ce qui a sans doute contribué à l’impression de la ministre, c’est la multiplication des marques de commerce et raisons sociales anglaises, un phénomène mondial sur lequel la Charte de la langue française — et le gouvernement québécois — a peu de prise.

Le visage français de Montréal — et de Paris, aussi, par les temps qui courent — en prend pour son rhume. Si l’affichage en français est important — c’est évidemment l’aspect le plus visible de notre condition linguistique —, ce n’est pas l’élément le plus significatif : le français, langue de travail et, plus généralement, langue d’usage public, y compris la langue qu’adoptent les immigrants allophones, compte davantage.

Il est étonnant d’entendre la ministre exprimer ses craintes tout en écartant d’emblée tout renforcement de la loi 101. Avant de rejeter toutes mesures législatives, il aurait mieux fallu s’appuyer sur un examen sérieux de la situation et des solutions à apporter.

D’ailleurs, c’est comme si la Coalition avenir Québec n’avait pas réfléchi à la question. Or la députée d’Iberville, Claire Samson, a produit en 2016 un rapport intitulé Une langue commune à tous et pour tous : il constitue jusqu’à preuve du contraire la position du parti sur la question. La députée proposait de modifier le mandat de l’OQLF et de créer le poste de commissaire de la langue française et de la Politique nationale de francisation, nommé par l’Assemblée nationale, pour traiter les plaintes du public et faire des recommandations touchant l’application de la Charte de la langue française. Ce sont là des modifications à la loi 101.

Surtout, Claire Samson proposait que le gouvernement « donne un vigoureux coup de barre » en matière de francisation des immigrants et que cesse l’usage généralisé de l’anglais dans les communications avec les allophones. Cela s’impose toujours.

Si ses préoccupations sont sincères, le gouvernement Legault devrait déployer une nouvelle politique nationale de la langue française, moderne, imaginative et volontaire.

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8 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 22 décembre 2018 07 h 36

    Pourquoi donc protéger le Français?

    Doit-on protéger seulement le Français tel qu'il est aujourd'hui? Non, madame la ministre! Il est dans un tel état que de le conserver à son niveau actuel, avec toutes ses faiblesses qui s'accumulent dans le temps, c'est tout simplement faire comme les libéraux qui, on le découvre, l'ont mis à mal! La peur manifeste d'affronter la réalité et d'afficher clairement les objectifs permettant de faire progresser notre langue, chez nous, montre combien ce gouvernement fait, comme le PM du Canada, dans bien des domaines. Les différents entre les provinces, particulièrement entre l'Alberta et le Québec, font que la CAQ en est réduit à lâcher du lest avant que le grand loup, poussé par la finance, se manifeste. Ras-le-bol du manque d'action dans le domaine de notre culture, des petites avancées puis des reculs...Plutôt que de « travailler » sur le sujet, mot à la mode chez tous les élus, il serait bon d'établir un vrai programme, avec des objectifs mesurables dans le temps. C'est bien mal parti avec un gouvernement qui commence aussi à semer la zizanie parmi ceux qui veulent protéger l'environnement, laissant apparaître ici un soupçon sur un possible BAPE! En résumé, rien de bon, ni de nouveau, à l'horizon!

  • Jean Lapointe - Abonné 22 décembre 2018 07 h 51

    Il faut s'attaquer à la racine du mal pas uniquement au symptôme.

    « le gouvernement Legault devrait déployer une nouvelle politique nationale de la langue française, moderne, imaginative et volontaire.» (Robert Dutrisac)


    Si les Québécois de langue française veulent se faire haïr de plus en plus par les anglophones ils n'ont qu'à continuer de tenter de leur imposer de plus en plus le français. Pourquoi? Parce que pour les anglophones et les fédéralistes les francophones ne sont qu'une minorité parmi d'autres au Canada et parce qu'une minorité ne peut se permettre de s'accorder de tels privilèges qu'en imposant des contraintes inacceptablles aux non-francophones..

    Les Québécois de langue française sont une majorité au Québec mais cela ne veut rien dire parce qu'ils sont considérés comme une minorité au Canada et c'est ce qui compte une province n'étamt qu'une grosse administration.Les anglophones du Québec ne vivent pas au Québec, ils vivent au Canada et n'accepteront jamais que leur langue soit considérée comme une langue seconde dans leur pays.

    Travailler à défendre la langue française comme nous le faisons en voulant rester dans le Canada c'est un symptôme et c'est à la racine du mal qu'il faut s'attaquer, pas simplement au symptôme, Et la racine du mal c'est le fait que les gens qui forment la majorité au Québec ne le sont pas dans leur propre pays mais dans un pays qui est dirigé par des anglophones qui est le Canada. Si c'était le cas il serait plus facile et plus acceptable par tout le monde que le français soit la langue commune au Québec.

    Si le Parti québécois a proposé des amendements à la Loi 101 ce n'était pas pour un Québec province mais en attendant, avant qu' il devienne un pays.

    Pour moi c'est faire preuve de lâcheté de la part de la CAQ que de ne pas vouloir prendre les moyens nécessaires pour que les Québécois de langue française puissent être majoritaires, pas dans une province sans véritables pouvoirs mais dans un pays qui serait le leur Leurs solutions ne peuvent qu'être insatisfaisantes.

  • Bernard Morin - Abonné 22 décembre 2018 08 h 55

    J'aime bien votre connclusion mais il n'en sera rien. It,s too late!

    • Patrick Boulanger - Inscrit 22 décembre 2018 09 h 49

      Vous baissez les bras rapidement, M. Morin.

    • Gilles Théberge - Abonné 22 décembre 2018 10 h 10

      Oui et je réécrirais cette dernière phrase en disant que si les préoccupations sont sincères, le gouvernement « devra » et non comme vous l’écrivez « devrait »... C’est même urgent de le faire.

      Mais comme « mon oncle » Legault a déjà commencé à reculer sur moult dossiers, j’ai un espoir disons un peu modeste (c’est un euphémisme) de le voir faire autre chose, que de l’esbroufe dans ce dossier...

  • Patrick Boulanger - Inscrit 22 décembre 2018 09 h 39

    En attendant les changements structurels pour renforcer le français au Québec, nous pourrions ajouter que bien des francophones ont leur part de responsabilité en ce qui a trait à l'usage du français - notre langue commune! - au Québec. De fait, trop souvent ils passent du français à l'anglais dès qu'ils en ont l'occasion! Bien des raisons valables expliquent cela (ex. : courtoisie, volonté de gagner du temps; pratiquer son anglais; etc.), mais il n'en demeure pas moins que cette façon de faire participe à la fragilisation du français au Québec. Et, bien sûr, nous pouvons nous poser cette question : pourquoi les non francophones se forceraient à communiquer en français si les francophones passent du français à l'anglais dès qu'ils en ont l'occasion?

  • Jean Richard - Abonné 22 décembre 2018 10 h 35

    Une langue qui s'effrite

    Une langue perd d'abord son vocabulaire, puis sa syntaxe. Et quand sa grammaire devient un cauchemar, faute d'en connaître l'histoire, c'est qu'elle est rien de moins qu'en agonie.

    Perte de son vocabulaire

    On a parfois l'impression que dans les médias francophones, on en est rendu à s'excuser d'avoir utilisé un mot français, s'empressant d'y ajouter entre parenthèses le mot anglais équivalent, comme si ça pouvait rassurer l'auditoire, comme si le mot anglais était l'original et que l'authenticité de l'information exigeait l'usage de cet original. À la radio (et la télé) publique fédérale, l'appel à l'anglais pour compenser une imaginaire faiblesse du français à nommer les choses par leur nom est devenu la façon de faire.
    Hélas, cette détestable manie ne se limite pas à la radio canadienne. Même Le Devoir se laisse entraîner (en anglais to get drawn into) dans cette dérive. Si on devait traduire de façon élaborée ce (en anglais...), ça pourrait se lire (désolé d'avoir utilisé un terme français...).
    Cette pseudo-incapacité du français à rendre compte de la réalité du monde d'aujourd'hui est un mythe malheureusement soutenu par trop de médias. Toutefois, un renversement de tendance ne viendra pas de l'OQLF ni des gouvernements en place, mais des médias eux-mêmes, qui doivent se donner un code d'éthique.

    Sans vocabulaire et sans syntaxe qui lui soit propre, une langue perd sa capacité à véhiculer la culture qui lui est rattachée. On nous dira qu'une langue évolue : c'est vrai, mais ça suppose une volonté et une capacité à créer de nouveaux mots et à mieux intégrer ceux qu'on accueille. Or le français est de plus en plus frileux et malhabile quand il est question de mots nouveaux. C'est peut-être l'esprit de colonisé qui n'a jamais réussi à disparaître.