La tutelle russe

Quatre jours après l'attentat qui a coûté la vie au président de la Tchétchénie, Akhmad Kadyrov, le Kremlin a décidé de renforcer sa tutelle sur cette petite république du Caucase en guerre contre Moscou depuis maintenant treize ans. Au terme d'un déplacement à Grozny, la capitale de la Tchétchénie, le président Vladimir Poutine a commandé la formation immédiate d'un groupe de représentants de tous les ministères russes. Le groupe en question sera envoyé sur place. En clair, l'administration tchétchène est prise en otage.

La volonté de Poutine de mettre ce pays sous sa coupe est d'autant plus manifeste qu'un premier ministre russe, Sergueï Abramov, a été choisi pour assurer l'intérim jusqu'à la tenue d'élections, si élections il y a, dans quatre mois. Autre signe de cette volonté est la nomination au poste de vice-premier ministre de Ramzan Kadyrov. Fils du président assassiné, celui-ci est le redouté chef des milices qui terrorisent les civils en usant notamment et abondamment de la prise d'otages. Le troisième et dernier signe est ce renforcement du contingent russe en Tchétchénie décidé par Poutine.

À plus d'un égard, la politique arrêtée ces jours-ci par le président russe est révélatrice de deux faits, de deux réalités. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, l'indifférence de Washington et des capitales européennes pour le dossier tchétchène a favorisé l'emploi du forceps par Poutine. Celui-ci bénéficie comme jamais du laisser-faire généralisé. Ensuite? Le vacuum politique est tel que le Kremlin est libre d'agir à sa guise. À preuve, le cas Kadyrov.

Lors des dernières semaines, l'état-major russe étudiait sérieusement le remplacement de celui qu'il avait propulsé au pouvoir à la faveur d'élections truquées en octobre 2003. On était agacé en haut lieu par la terreur que Kadyrov imposait aux civils, par sa propension à détourner les fonds alloués par Moscou, par sa volonté d'avoir la maîtrise du trafic pétrolier dans le Caucase. Les hauts gradés russes avaient donc envisagé de le remplacer par un ex-prisonnier de droit commun qui fut un temps ministre de la Presse.

Cela étant, il faut peut-être préciser que l'obsession tchétchène qui habite Poutine tient en un mot: le pétrole. On ne mesure pas l'importance stratégique que revêt cette république pour la Russie. Moscou tient mordicus à conserver son influence dans cette région en raison de la situation géographique particulière de celle-ci. Elle est centrale pour la distribution du pétrole et du gaz naturel de la mer Caspienne.

Or, depuis la création suscitée par les États-Unis à l'époque de Bill Clinton du GUUAM (Géorgie, Ukraine, Ouzbékistan, Azerbaïdjan et Moldavie), la Russie s'estime encerclée par des producteurs et des distributeurs d'or noir à la solde des États-Unis mais aussi de l'Europe de l'Ouest. De fait, la Tchétchénie est capitale. Que ce pays penche vers l'Occident et la Russie devra faire son deuil du grand jeu qu'elle entend mener dans toute l'Asie centrale.