À la merci des employeurs

Le gouvernement Legault compte sur l’afflux de travailleurs étrangers temporaires pour réduire les pénuries de main-d’oeuvre. Or, avant d’ouvrir les vannes, il devra s’atteler à contrer les abus dont sont victimes plusieurs de ces travailleurs vulnérables aux prises avec des employeurs peu scrupuleux qui détiennent un pouvoir démesuré sur eux, celui de les faire expulser.

Comme l’a rapporté notre journaliste Isabelle Porter, des organismes en immigration ont eu vent de nombreux cas d’abus ou de négligence de la part d’employeurs visant les travailleurs étrangers peu qualifiés. Parmi ces abus, on compte le non-respect des contrats de travail, les retenues de salaire non justifiées et, surtout, les licenciements arbitraires.

Le problème, c’est que le Programme des travailleurs étrangers temporaires, défini et administré par le gouvernement fédéral, lie ces travailleurs à un seul employeur en vertu d’un permis de travail fermé. S’ils sont congédiés, ils n’ont d’autre choix que de retourner dans leur pays.

Les employeurs recrutent ces travailleurs dans leur pays d’origine par le truchement d’agences, établies au Canada ou à l’étranger, et doivent fournir à leurs frais une étude d’impact sur le marché du travail (EIMT) pour déterminer si l’emploi disponible peut ou non être occupé par un travailleur canadien. Compte tenu de cet investissement, les employeurs considèrent, dans certains cas, que « l’employé, c’est [leur] chose », a confié au Devoir un conseiller d’une société d’aide au développement des collectivités.

À cela s’ajoute le fait que ces travailleurs, qui, souvent, ne parlent ni français ni anglais, ne connaissent pas leurs droits ni la protection minimale que leur accorde la Loi sur les normes du travail. Ils n’ont pas accès aux cours de français offerts aux immigrants admis et les organismes communautaires en immigration ne sont pas officiellement mandatés pour leur apporter un soutien, bien qu’ils le fassent à l’occasion.

Si on peut croire que la majorité des employeurs ne maltraitent pas les travailleurs étrangers qu’ils ont recrutés, comme l’affirme la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), la dépendance extrême à laquelle sont soumis ces salariés est une invitation à l’abus de pouvoir.

Avec le projet de loi 176 modifiant la Loi sur les normes du travail et adopté en juin dernier, leur situation pourrait s’améliorer quelque peu. Le gouvernement québécois doit édicter un règlement qui instaurera un permis obligatoire pour les agences de recrutement de travailleurs étrangers. Toutefois, il y a tout lieu de croire que cette exigence ne pourra pas s’appliquer aux agences établies à l’étranger. D’autre part, la nouvelle loi stipule que l’agence et l’entreprise sont solidairement responsables des obligations imposées par les normes du travail relativement au paiement du salaire, des heures supplémentaires et des vacances.

C’est un progrès, mais ça ne règle pas le problème des congédiements arbitraires et des menaces qu’un employeur est en mesure de brandir. Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, qui promet d’adopter le nouveau règlement dès ce printemps, se montre sensible à la situation.

Le gouvernement Legault projette de faire de la filière des travailleurs étrangers temporaires un fondement de sa nouvelle politique d’immigration. Il devra avant tout s’assurer que leurs droits sont respectés et insister pour qu’Ottawa, à qui incombe la responsabilité du programme, resserre les contrôles sur les employeurs afin que jamais plus les travailleurs étrangers ne soient leur chose.


 
1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 17 décembre 2018 14 h 27

    Une forme d'esclavage

    Pourquoi une économie efficace aurait-elle besoin de plus de paires de bras que de bouches à nourrir? Des personnes dénuées légalement des droits qu'ont les vrais citoyens et qui ne servent qu'à travailler pour permettre le maintien ou l'accroissement du niveau de vie de ces vrais citoyens, ça existe depuis la nuit des temps et ça s'appelle des esclaves. Même s'ils ont le droit de démissionner et de rentrer chez eux, à leurs frais, dois-je comprendre. Tout pour ne pas augmenter la productivité et la qualité des emplois offerts par les entreprises.