La protection des données personnelles, un enjeu démocratique

Les partis politiques, les commerces, les syndicats, les organisations charitables et, surtout, ces plateformes numériques contrôlées par les Google, Facebook et YouTube de ce monde sont devenus accros à nos données personnelles. Si les premiers s’en servent pour mieux cibler leurs produits ou leurs messages, les géants du Web, eux, en ont fait une marchandise qui leur rapporte gros. La protection de notre vie privée en est la première victime, mais ce n’est pas la seule. Notre démocratie en subit aussi les effets délétères.

Malgré cela, le gouvernement fédéral tarde à réagir. Il y a pourtant urgence, au dire du Comité permanent de l’accès à l’information, de la protection de la vie privée et de l’éthique, qui s’est penché sur le scandale Cambridge Analytica, cette firme qui a utilisé à des fins politiques et sans autorisation les données personnelles de 87 millions d’usagers de Facebook. Croyant examiner un cas unique, le comité a constaté que cette affaire n’était que « la pointe de l’iceberg ».

Le rapport unanime qu’il a publié mardi porte d’ailleurs un titre éloquent : Démocratie menacée : risques et solutions à l’ère de la désinformation et du monopole de données. Il s’y inquiète de la vulnérabilité du processus démocratique et de la vie privée des citoyens face à cette collecte massive de données par des entreprises commerciales, à la surveillance et à la manipulation devenues monnaie courante sur la Toile et, bien sûr, à la diffusion à grande échelle de la désinformation.

Selon le comité, le problème est structurel. Le modèle d’affaires de ces monopoles est fondé sur l’exploitation commerciale des données recueillies et la monétisation de l’attention des usagers. Plus ces derniers sont présents sur un site, plus la publicité prend de la valeur. La rentabilité étant la règle, les algorithmes mettent en valeur le sensationnalisme et l’émotion au détriment de la crédibilité et de l’exactitude du contenu. Les opinions tranchées sont renforcées, ce qui favorise la polarisation et une distorsion de la réalité. Quant aux données personnelles, elles servent à personnaliser les messages et, par ricochet, la manipulation.

En juin, le comité avait publié un rapport provisoire, toujours unanime, dans lequel il exprimait déjà ses inquiétudes. Il demandait au gouvernement Trudeau de muscler le régime canadien de protection de la vie privée et de faire écho rapidement aux règles strictes de l’Union européenne en matière de protection des données personnelles. Il recommandait aussi de soumettre les partis politiques aux règles fédérales en la matière, comme le fait déjà la Colombie-Britannique. On attend toujours.

La refonte de la Loi électorale adoptée jeudi ne touche à cet aspect que du bout des lèvres. Selon cette loi, les partis devront, pour être enregistrés, faire ce qu’ils font déjà, soit avoir une politique de protection des renseignements personnels et nommer une personne responsable de son application, mais ça s’arrête là. Il n’y a ni surveillance, ni recours, ni sanctions. Avant de faire plus, le gouvernement veut continuer d’étudier la question, ce qui fait l’affaire du Parti libéral du Canada, ouvertement opposé à la recommandation du comité.

Qu’adviendra-t-il alors des 26 recommandations ? Les députés, tous partis confondus, le répètent dans leur rapport : il faut aller plus loin. Il faut encadrer l’utilisation des données personnelles par ces monopoles numériques afin de pouvoir bloquer les discours haineux, limiter la surveillance non désirée des citoyens, offrir une plus grande transparence et un meilleur contrôle aux usagers, protéger les élections contre les fausses nouvelles et l’ingérence étrangère.

L’attitude du gouvernement Trudeau n’incite pas à l’optimisme. Il est incapable de faire passer l’intérêt public avant celui de son parti quand vient le temps de soumettre les partis politiques à la Loi sur la protection des renseignements personnels. Il craint d’imposer ne serait-ce que la TPS aux services de diffusion en ligne comme Netflix. Comment croire alors qu’il aura la colonne vertébrale pour s’attaquer au laisser-faire des géants du Web ?

Il en va pourtant de notre démocratie. Comme le disait un témoin devant le comité, les « monopoles cotés en Bourse ne s’autoréglementent pas ». Il revient aux gouvernements de protéger nos institutions, les droits des citoyens et des consommateurs et d’intervenir pour défendre l’intérêt collectif. On aurait espéré mieux avant le scrutin de 2019.

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2 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 14 décembre 2018 08 h 06

    Small Brother

    Il semble bien qu’il ne nous faille pas compter sur Justin Trudeau pour entreprendre quelque démarche que ce soit susceptible de déplaire à l’un ou l’autre des Big Brothers de ce monde... qui le regardent.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 15 décembre 2018 09 h 41

    Le Devoir et Faïssebouque

    C'est bien sympathique d'appeler au secours les gouvernements pour sauver la Démocratie.
    Mais pour exprimer son approbation (la désapprobation est impossible...) au présent éditorial, le Devoir a choisi d'utiliser le réseau Facebook, ce qui est particulièrement irritant.
    Le Devoir devrait laisser tomber Facebook, au moins pour son activité «Commentaires» qui concerne le débat public.
    Ce serait un geste concret donnant du crédit à cette inquiétude à répétition sur l'avenir de la Démocratie.
    Il faudrait peut être investir un peu, probablement...
    Mais là on tombe dans la microgestion, bien loin des grands idéaux.
    Le principe de réalité frappe vite.