Pain noir

Pour une multinationale aussi puissante que Monsanto, les rebelles, ce menu fretin, n'existent pas. Pas étonnant, dès lors, que l'entreprise, qui a annoncé lundi qu'elle renonçait à commercialiser du blé génétiquement modifié (GM), soit restée de glace devant les réjouissances des écologistes nord-américains, ébahis de cette décision dont ils s'attribuaient sans vergogne les mérites.

Erreur, de répliquer Monsanto avec superbe, c'est strictement la rentabilité eu égard au nombre d'hectares de blé cultivés, qui l'a emporté. «J'aimerais bien que ce soit plus compliqué, mais ce n'est pas le cas», insistait même le vice-président de l'entreprise.

On pourrait ergoter sur le jeu d'influences qui finit par faire plier une multinationale, mais le fait est que, pour le blé, c'était bien mal parti. D'abord en raison de la charge symbolique: le blé, c'est le pain, et le pain, c'est la vie. Ni le soya, ni le maïs, encore moins le colza et le coton — ces quatre plantes représentant 99 % des cultures transgéniques du monde — ne canalisent autant d'émotions. D'autant qu'on les utilise de façon incidente (ou pas du tout, pour le coton) dans l'alimentation humaine.

Le blé, lui, y est entièrement destiné. De quoi faire frémir l'Europe et l'Asie, où la sensibilité écologique domine. L'an dernier, la plus grande minoterie d'Italie, le royaume de la pasta, a même annoncé qu'elle n'importerait plus de blé nord-américain si Monsanto se lançait dans le blé GM, craignant les contaminations accidentelles.

Que pouvaient répondre les fermiers? Rien du tout, car le blé Roundup Ready, de Monsanto, dont l'atout est de s'accommoder de l'herbicide Roundup de la même entreprise, n'a pas d'avantage pour le consommateur. Pas moyen de le vendre en faisant valoir, par exemple, que le blé transgénique convient aux allergies.

Pas de marché, pas de marketing, donc pas de produit: voilà un langage que les fermiers nord-américains comprennent, bien plus que les slogans écologistes. C'est uniquement de là qu'ils se joindront à la bataille des écolos, la Commission canadienne du blé menant le bal, elle qui contrôle les exportations dans un marché mondial où le Canada est un joueur clé.

Au final, la victoire de la coalition agrico-écologique n'est toutefois pas une surprise. Le Financial Times a fait valoir hier que le retrait aurait dû avoir lieu depuis belle lurette, mais l'ancienne direction de Monsanto, entêtée, campait sur ses positions. L'arrivée d'un nouveau directeur, il y a moins d'un an, a entraîné un changement de stratégie: les marchés ne se gagnent pas par l'arrogance, mais en amadouant le consommateur.

C'est donc un non signifié au blé GM aujourd'hui, mais Monsanto ne ferme pas la porte pour demain. Et qui sait si la décision est appropriée? Car ce qui ressort du dossier, c'est l'absence d'argument scientifique. Les OGM restent un univers de marchés pour les uns, de principes, de peurs et de préjugés pour les autres. Les données objectives sont rares, la recherche indépendante quasi inexistante. Il faut donc en convenir: ce sont les lois du capitalisme qui ont triomphé, pas celles de la raison.