Le zélote de la prohibition du cannabis

S’il n’en tenait qu’au ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, l’âge légal pour consommer du cannabis au Québec serait fixé à 25 ans, non pas à 21 ans comme le décrète le projet de loi 2 qu’il a déposé à l’Assemblée nationale. Ce serait dans un esprit de « compromis » qu’il s’est rallié à la position gouvernementale.

Et s’il n’en tenait qu’à lui, la consommation d’alcool serait aussi soumise à cette limite d’âge de 21 ans. Il y a une certaine logique dans cette idée puisque l’alcool est plus néfaste que la marijuana pour la santé et entraîne davantage de problèmes sociaux. Il y aurait lieu d’en débattre, a-t-il avancé, bien qu’il ait reconnu que le moment n’était pas particulièrement bien choisi.

C’est à se demander si nous n’avons pas devant nous un zélote de la prohibition des drogues récréatives. En tout cas, il est en bonne compagnie : au Salon bleu, François Legault a affirmé, sans aucune nuance, que le cannabis est « dangereux ». Il est vrai que le chef caquiste s’était déjà montré favorable à l’abolition des cégeps, qu’il avait qualifiés de « maudite bonne place pour fumer de la drogue ». Évidemment, il était dans l’erreur puisque c’est plutôt au secondaire que les jeunes sont initiés au cannabis, ce que son ministre a implicitement confirmé en tenant sa conférence de presse sur son projet de loi dans une école secondaire.

À l’Assemblée nationale, cet esprit scientifique, éminent neurologue en pédiatrie, a déclaré que la consommation « de façon chronique et répétée » de cannabis faisait rapetisser le cerveau des jeunes et brûlait les neurones. Il n’y a malheureusement pas d’études indubitables qui établissent un lien de causalité entre la consommation de cannabis et les dommages qu’aurait pu observer empiriquement le neurologue dans sa pratique. D’ailleurs, quand on lui demande sur quelles données scientifiques le gouvernement s’appuie pour fixer à 21 ans l’âge de consommer du cannabis, il répond avec candeur : « Nous n’avons aucune preuve scientifique, évidemment. »

Ce que nous savons cependant — et c’est ce que martèlent les directions de santé publique —, c’est que la prohibition, même renforcée par la criminalisation, n’a pas permis d’enrayer la consommation de cannabis chez les jeunes. Ainsi, selon les dernières données disponibles de l’Enquête québécoise sur la santé de la population, 42 % des jeunes de 18 à 24 ans ont consommé du cannabis au moins une fois dans une année. De ce nombre, 11 % en consommaient tous les jours. C’est beaucoup. C’est le portrait de la situation dans un contexte de prohibition.

Si la prohibition totale, quel que soit l’âge de l’usager, est un échec, comment une prohibition partielle pourrait-elle donner des résultats ? C’est une question à laquelle le gouvernement Legault est sûrement incapable de répondre.

Certes, cela peut apparaître contre-intuitif, mais c’est la légalisation, bien encadrée, associée à des campagnes de sensibilisation et à des actions de dépistage, qui a le plus de chances de réduire la consommation de cannabis chez les jeunes, surtout la consommation abusive. Or le gouvernement Legault, faisant fi des avis des directions de la santé publique, ne se gêne pas pour exploiter l’inquiétude des parents et certains préjugés que le premier ministre, lui-même, semble partager.

Lionel Carmant a déclaré qu’avec son projet de loi, il voulait envoyer « un message fort » que le cannabis n’est pas un produit banal. Ce qu’il envoie, c’est un message fort au crime organisé qu’un marché comptant quelques centaines de milliers de jeunes lui est encore assuré et à ces jeunes, qu’ils doivent continuer à s’approvisionner illégalement. Et que c’est ça, la normalité, c’est ça, la banalité.

24 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 décembre 2018 02 h 36

    La CAQ, mirroir de ce que nous sommes

    Contrairement à ce que dit la CAQ, ce n’est pas le cannabis qui ratatine le cerveau et brûle les neurones, c’est l’écoute du discours caquiste.

    Cette formation politique n’a pas pris le pouvoir accidentellement. Le Québec profond a voté pour cette formation politique parce que celle-ci s’est fait le perroquet de ses préjugés et de ses contradictions (oui au crucifix à l’Assemblée nationale, non aux signes religieux, par exemple).

    La décision de la CAQ n’est pas une catastrophe; elle perpétue simplement le statu quo, soit le monopole de la pègre sur nos jeunes, comme le dit si bien M. Dutrisac.

    Dans les pays et États américains où la consommation du cannabis à été légalisée ou est tolérée, l’usage du cannabis a légèrement diminuée au fil des années, probablement en diminuant l’attrait du fruit défendu.

    Ce fut le cas au Québec au cours des récentes décennies. Beaucoup de jeunes en fument actuellement; beaucoup plus en fumaient autrefois et beaucoup plus en fumeront à l’avenir. Avec cette prohibition sélective, il sera cool de braver cet interdit. Et la consommation chez les jeunes remontera.

    Quand la majorité de la population québécoise se rendra compte que la ‘guéguerre à la drogue’ de la CAQ est vouée à l’échec, la CAQ suivra le changement de l’opinion publique.

  • Chantal Dion - Abonnée 7 décembre 2018 06 h 19

    Déprimant

    C’est à se demander si ce ministre sait de quoi il parle sur quelque sujet que ce soit...
    Le danger est là: un décideur qui n’a pas pris acte de la différence entre son opinion personnelle et la responsabilité qui incombe à sa tâche... Déprimant certes, mais dangereux aussi.

    • Diane Boissinot - Abonnée 8 décembre 2018 13 h 47

      Comme vous, je crois sincèrement qu'il ne sait pas de quoi il parle. Il y a des incompétents dans toutes les professions. Il es est un exemple frappant. De plus celui-ci ne se rend même pas compte qu'on se sert de lui comme caution scientifique! Dangereux manque de jugement de sa part.

  • Robert Daignault - Abonné 7 décembre 2018 06 h 33

    le ridicule ne tue pas

    Maintenant que le canabis est légal, nous ne pourrons pas le consommer dans les lieux publiques, les locatairres ne pourront le consommer dans leurs logis car les proprios peuvent corriger unilatéralement un bail pour interdire la consommation dans ce logis, qu'il y ait plainte ou pas! Cette interdiction s'étends même aux balcons de logis!!!

    Je ne parlerai pas de l'interdiction de fumer avant 21 ans!!! Cet article en explique le ridicule parfaitement ....

    Le seul endroit où l'on pourra fumer sans se faire importuner est dans notre voiture! C'est effectivement une exploitation éhontée des peurs parentales mais c'est également une discrimination des locataires par rapport aux propriétaires.

    Bravo! La ;légalisation est une réussite totale!!!

  • Yvon Montoya - Inscrit 7 décembre 2018 06 h 48

    Insultant.

    Le paternalisme dans la culture politique québécoise d’origine catholique est un étouffoir sans nom. On a épluché la documentation des essais cliniques, en anglais cette recherche, et cela dit bien l’amateurisme de ce ministre de la santé et par extension celui de ce gouvernement amateur et somme toute assez ridicule. On est encore loin de l’emancipation Éclairée de tout un peuple car la noirceur est toujours tout aussi implacablement présente. On vote pour eux mais eux ne respectent pas nos maturités de citoyens et d’etres adultes. C’est insultant.

  • Claude Banville - Abonné 7 décembre 2018 07 h 59

    Objectif louable, moyen très discutable

    Le docteur Carmant déclare que son objectif est de protéger la santé de nos jeunes. J'en suis! On ne peut être contre la vertu, contre la maternité et la tarte aux pommes, comme disent les anglos. Mais son moyen, prôné sans aucun appui scientifique, est inquiétant, voire dangereux.

    Nos jeunes qui s'approvisionneraient à la SQDC n'y trouveraient que du cannabis vendu dans un commerce ou tout est encadré, aussi bien le produit que le comportement des "vendeurs". Si on les force à "faire affaire" avec le crime organisé, ils se retrouveront face à un vendeur qui offre toute une panoplie de produits (fentanyl camouflé?) dont la provenance est bien étable par la science policière: c'est du n'importe quoi, venant de n'importe où. Et j'invite le bon Dr Carmant à réfléchir à la raison pour laquelle on appelle ces vendeurs des PUSHERS.

    Les plus vieux de mes petits-enfants arriveront très bientôt à 18 ans, cet âge devenu un âge de bascule. J'aimerais tellement mieux que s'ils décident "d'essayer ça", ils puissent aller à la SQDC. Me semble que leur santé serait tellement mieux protégée.

    Claude Banville, grand-père inquiet

    P.S. J'aurais aimé soumettre ce commentaire pour la rubrique LETTRES, mais j'ai été incapable de trouver comment le faire.