Migration irrégulière: le grippe-sou fédéral

Depuis le début de 2017, l’afflux de migrants entrés au Canada de façon irrégulière exerce une intense pression sur le processus de reconnaissance du statut de réfugié. L’arriéré de demandes s’accroît, les délais s’allongent. Malgré cela, Ottawa ne débloque pas toutes les ressources nécessaires pour éviter que la situation s’aggrave.

Dans le budget 2018, le gouvernement Trudeau n’a fait les choses qu’à moitié. Il n’a alloué que 173,2 millions sur deux ans aux organisations responsables de la sécurité frontalière et du traitement des demandes d’asile. À elle seule, la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) n’a eu droit qu’à 72 millions sur deux ans.

Selon le directeur parlementaire du budget Yves Giroux, qui publiait jeudi un rapport sur le sujet, on peut parler sans hésiter de sous-financement. Son bureau estime que la cohorte de migrants irréguliers arrivés en 2017-2018 coûtera à elle seule 340 millions au fédéral, une facture qui s’alourdira avec le temps.

Et pour une raison bien simple : le temps d’attente pour le règlement des demandes d’asile s’allonge, ce qui accroît entre autres les dépenses en santé qu’Ottawa doit assumer tant qu’une personne n’a pas obtenu le statut de réfugié ou n’a pas été renvoyée.

Cet automne, la CISR reconnaissait que les délais atteignaient environ 21 mois. Et cela aurait pu être pire sans les ressources supplémentaires accordées en mars. Quant à l’arriéré de demandes en attente, il atteignait près de 65 000 dossiers anciens et nouveaux en septembre dernier. Selon M. Giroux, cela « démontre clairement qu’il n’y a pas suffisamment de fonds pour traiter l’afflux de migrants irréguliers ».

Un afflux qui ne cessera pas de sitôt. Selon les Nations unies, le monde connaît actuellement sa pire crise migratoire depuis les lendemains de la Deuxième Guerre mondiale. Le Canada est peu touché et donc capable de relever un sursaut d’arrivées. À la condition de planifier en conséquence. Or, même s’il a reçu plus de 52 000 demandes d’asile en 2017-2018, il persiste à se fixer des objectifs inférieurs pour les deux années suivantes.

Le sous-financement qui peut en découler aura pour conséquence d’alourdir la facture à long terme. Bref, on est face à des économies de bout de chandelle et à une forme de déni face à la nouvelle donne migratoire mondiale.

En juin dernier, un rapport indépendant recommandait de doter la CISR d’un fonds de prévoyance pour faire face aux crises cycliques. Le gouvernement a fait la sourde oreille, comme il ignore les demandes des provinces qui paient pour les services sociaux, l’hébergement d’urgence et l’éducation des enfants. Ottawa ne leur a accordé que 50 millions en juin dernier, dont 36 millions au Québec, qui estimait avoir déboursé 146 millions de janvier 2017 à mars 2018.

Le fédéral a tous les pouvoirs en matière de reconnaissance du statut de réfugié. Son système est considéré comme un modèle d’équité procédurale et de professionnalisme. Il souffre cependant depuis trop longtemps de la pingrerie du gouvernement, une situation qui ne peut durer dans le contexte canadien et international actuel.

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4 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 30 novembre 2018 07 h 53

    Si gouverner est prévoir, prévoirait-on encore ici, mais extrêmement mal?

    Pourquoi une telle absence de leadership fédéral? Pourquoi un tel sous-financement et comment se fait-il qu'il dure depuis aussi longtemps et s'éternisera vraisenblablement? Veux-t-on ainsi diminuer les pressions haussières salariales en permettant à certaines entreprises de recourir à une main-d'oeuvre vulnérable essentiellement constituée de «sans papiers»? Voudrait-on aussi de moins en moins expulser une personne pour des raisons autres qu'une condamnation criminelle, une bonne partie de la population s'y opposant pour des raisons humanitaires, par exemple parce que souvent, l'on sépare ainsi parents et enfants nés au Canada depuis plusieurs années? En diluant les vrais réfugiés au mileu des autres, voudrait-on ainsi mettre à mal le droit international d'accueil des réfugiés provenant de pays en proie à des conflits armés? Enfin, prévoit-on ainsi une partie des conséquences des bouleversements climatiques?
    Ici-Radio-Canada vient de terminer la télédiffusion d'épisodes consacrés au développement de l'esclavage et du travail forcé (Les Grands Reportages): l'Europe chrétienne voulait sortir du Moyen-âge et résister aux Musulmans. Selon ces reportages, l'esclavage et le travail forcé fonderaient matériellement une grande partie des richesses accumulées, jusqu'à la fin de l'ère coloniale, en Europe, en Amérique latine, aux États-Unis et même en Afrique équatoriale. Un pape, Nicolas V, aurait moralement et spirituellement légitimé la première entreprise esclavagiste moderne, c'est-à-dire efficiente, efficace et industrielle, celle du Portugal en émettant une bulle l'autorisant explicitement, et ceci quelqu'en soit le coût pour les personnes ainsi réduites à l'état de choses ou de biens.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 30 novembre 2018 13 h 49

    Suggestion

    Parlant de responsabilité gouvernementale, j'espère vous lire concernant la "Conférence intergouvernementale chargée d’adopter le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières" qui se tiendra à Marrakech les 10 et 11 déc. prochains → https://undocs.org/fr/A/CONF.231/3. Un pacte que le Canada signera presque certainement.

    On comprend que le but de la rencontre est d'ordonner, de coordonner et de rationaliser les flux migratoires qui sont déjà et seront de plus en plus, vous le soulignez bien, massifs.

    Cela dit, outre le fait qu'on y confond parfois un peu trop les catégories (migrants économiques, réfugiés...), certains énoncés du document posent des questions vraiment essentielles en termes démocratiques. Ainsi de cette invitation faite aux pays de (je cite) "cess[er] d’allouer des fonds publics ou d’apporter un soutien matériel aux médias qui propagent systématiquement l’intolérance, la xénophobie, le racisme et les autres formes de discrimination envers les migrants, dans le plein respect de la liberté de la presse." (p. 30) Quelle est donc la pertinence d'un tel amalgame idéologique avec l'urgence pragmatique signifiée par le titre du document ? Surtout, qu'en est-il de cet autre amalgame qui met au même niveau le racisme criminel, l'intolérance qui relève de la morale et la xénophobie - avec sa sémantique encore une fois abusée du fait qu'une phobie relève du domaine psychologique ou psycho-sociologique et non de la socio-politique (sinon pour l'exacerber).

    Le dire ainsi pourrait ne pas prêter à conséquence, s'il n'y avait aussi cette 'invitation' à octroyer des subventions publiques aux seuls médias dont la position rencontre les critères énoncés par cet amalgame très douteux. Avec Kanata et la dernière mise à jour économique fédérale en mémoire, se pose la question de la transparence des mécanismes d'évaluation entre bons et méchants médias et des critères reliés pour allouer les fonds publics aux gagnants de ce test des valeurs.

  • David Cormier - Abonné 30 novembre 2018 18 h 51

    Immigration illégale

    Mme Cornellier, sâchez qu'on dit "immigration illégale" et non "immigration irrégulière". Le fait que vous n'employiez pas la bonne terminologie dans votre titre et votre intro ne me donne pas le goût de lire le reste.

    De plus, sâchez qu'en plus de ces quelques millions que vous déclinez avec une grande insouciance en appelant le gouvernement à en dépenser encore plus, Radio-Canada nous rapportait pas plus tard qu'hier que cette immigration illégale nous coûtera 1,1 milliard $ cette année.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 30 novembre 2018 19 h 24

    Et en plus

    Et en plus, le Québec doit absorber une part disproportionnée des coûts de l'accueil de ces migrants, que PET Jr a invités les bras grands ouverts, mais sans payer le tout.