Arrestations et élections

Officiellement accusé d'avoir pigé dans la caisse, non seulement dans le dossier des commandites mais aussi dans celui des armes à feu, l'autre grand scandale de la politique canadienne, Charles Guité continue de remplir son rôle de bouc émissaire. Cela ne trompera que les partisans libéraux les plus farouches, pas le reste de l'électorat.

Enfin, un visage! Deux en fait, mais c'est celui de Charles Guité qui compte, ce haut fonctionnaire qui narguait le Canada tout entier du haut de son cheval en Arizona, ce guerrier prêt à ratisser large dans sa lutte contre les séparatistes québécois, ce tenace qui jamais ne plierait devant l'adversité. Même son surnom en témoigne: dans un western, Chuck Guité ferait d'office figure de méchant. Un enfant lui-même ne s'y tromperait pas.

Sauf que les électeurs ne sont pas des enfants, et c'est l'erreur que les libéraux de Paul Martin risquent de commettre en accueillant comme une bénédiction l'arrestation, certes opportune mais non pas salvatrice, de M. Guité et de Jean Brault.

On passera outre aux sous-entendus de l'opposition qui lient ces arrestations à des pressions politiques: ces insinuations ne résistent pas à l'analyse. Les cas de fraude sont d'une grande complexité, il faut prendre le temps de les étayer, ce que la Gendarmerie royale a fait. De plus, ce n'est pas Ottawa mais Québec qui a le contrôle des procédures judiciaires.

On ne relèvera pas non plus le lien que l'opposition cherche à faire entre la fin des travaux du comité parlementaire qui enquête sur les commandites et les accusations déposées hier. Le comité n'a pas été à la hauteur des attentes, et prolonger l'exercice n'y changera rien. Les accusations criminelles, elles, suivent leur cours, tout comme l'enquête judiciaire à venir sous la houlette du juge John Gomery. L'État de droit est à l'oeuvre, les citoyens peuvent en être satisfaits.

Mais le regard politique, lui, est d'une autre tenue, et c'est celui-là que les libéraux de Paul Martin doivent craindre.

Qui croira que les moins de deux millions de dollars de fraude dont sont accusés MM. Guité et Brault résument à eux seuls l'essence des 250 millions engloutis dans le programme des commandites? Même en y ajoutant les factures abusives de deux millions de dollars dont a été accusé à l'automne M. Paul Coffin, autre publicitaire montréalais, même en misant sur le fait que l'enquête policière continue, on est très loin du compte.

Et puis, le scandale des commandites a pris une autre dimension au Québec. La manipulation démocratique à laquelle se sont livrés sans remords les libéraux, et qu'ils défendent toujours aujourd'hui, alimente un ressentiment que l'entourage de M. Martin ne doit pas sous-estimer.

Il n'est quand même pas rien qu'une caisse secrète de 800 millions de dollars ait été destinée à l'unité canadienne, par l'entremise du bureau du premier ministre, sans que nul n'ait de comptes à rendre (ce fut d'ailleurs la base du programme des commandites). L'amour du pays, ça s'achète de toutes les manières: c'est la seule donne qui compte pour les libéraux fédéraux au Québec, dès lors réduit à quelque chose comme un petit peuple. Voilà un mépris qui laisse des traces, et ce n'est pas l'arrestation d'un Chuck Guité, ni de tous les publicitaires véreux de Montréal, qui y changera quoi que ce soit.

S'il veut garder son large sourire d'hier, M. Martin doit donc faire ses preuves. Où s'arrête la guerre, où commence l'ouverture aux revendications du Québec? Des relations internationales aux congés parentaux — sans même parler de référendum! —, les dossiers ne manquent pas pour que le premier ministre se manifeste.

jboileau@ledevoir.com