Le règne du faux

Comment l’enseigne Art déco d’Archambault, emblème des années 1930 sacré dans le paysage montréalais, a-t-elle pu se retrouver lundi trimballée dans un camion-remorque en pleine autoroute ? Parce que ni Québecor ni Renaud-Bray, ancien et actuel propriétaires, n’y ont vu autre chose qu’une marque de commerce à transbahuter. Voilà ce que ça fait d’avoir le nez collé sur le patrimoine : on finit par en perdre les notions de protection les plus élémentaires. Au suivant !

Montréal vient donc de perdre une parcelle de son identité visuelle au nom du changement et de la modernité. Soupir. À quelques jets de pierre de là, Chambly s’enfonce un peu plus dans le mauvais goût. L’intention de la Ville de « reconstruire la maison Boileau » à l’identique après l’avoir donnée en pâture à la pelle mécanique est tombée sous des allures de bonne nouvelle, mais ça n’en est point une.

Il est désolant de constater qu’on s’active davantage autour d’un projet de « faux » qu’autour de l’authenticité, qui, il y a une semaine à peine, aurait encore valu le coup qu’on se penche dessus, comme l’ont dit des experts au Devoir. Mais pour la maison Boileau, héritage précieux de la période des patriotes, on a préféré le sacre du faux qui, à la mode Las Vegas, finit par devenir plus vrai que le vrai. Cela s’inscrit dans la tendance au « façadisme », cette manie fâcheuse de se donner bonne conscience en conservant la façade d’un lieu chargé d’histoire tout en effectuant derrière une totale remise à neuf.

La nouvelle ministre de la Culture, Nathalie Roy, fait son entrée en poste au moment idéal. Au moment où, dans la population générale, on semble assister à une forme de « réveil » autour de l’importance de protéger le patrimoine — qui ne se limite pas à un crucifix installé à l’Assemblée nationale ! Les histoires de patrimoine en déroute se multiplient, et c’est l’occasion idéale de ne plus « réagir » lorsque c’est trop tard, mais bien d’« agir » quand il en est encore temps.

Il faut d’abord prendre acte du fait que les lois, règlements et protections mises en place ne suffisent pas à la tâche. Concéder ensuite qu’un registre des biens et lieux à protéger ne rendra personne plus responsable qu’il ne l’est déjà. Et enfin, nommer un commissaire à la valorisation du patrimoine comme gardien convaincu, expert et attentif.

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8 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 28 novembre 2018 02 h 57

    Comme notre peuple

    qui reste fragile par indécision, notre patrimoine est souvent en bois et le bois ne dure pas quand on ne s'en occupe pas, on le néglige, on l'abandonne. Ce n'est pas une raison pour ne rien faire, mais c'est ce qui est ou a été dans trop de cas. On peut bien critiquer l'idée de reconstruire en faux vrai en prenant le ridicule exemple de La Vegas - ce qui est un chouia insignifiant et d'écrire en plus que ça finit par être plus vrai que le vrai, mais que pense de Dresden en Allemagne et tant d'autres reconstructions à l'identique?

  • Guy Tassé - Inscrit 28 novembre 2018 04 h 15

    Art deco?

    L'édifice abritant Archambault est de style Art Deco mais l'enseigne bien que riche en signification n'est pas d'inspiration Art deco. Corrigez-moi si je me trompe.

  • Denis Paquette - Abonné 28 novembre 2018 06 h 31

    et oui des zombies aux service des multinationales

    faut-il avoir des villes de plus en plus anonymes,voila la reaction que j'ai eu il y a quelques années lorsque je suis retourné visitér Toronto, quelle ne fut pas ma surprise de decouvrir des couloirs ou a peine le soleil apparaissait , la cité que j'aimais avait disparue , fini les petits restaurants sympathiques , finis les boites de jazz ou on aimaient s'attardés , est ce que nous voulons , des rues ou meme le soleil n'y pénètre pas. ou nous allons tous devenir des zombies aux services de multinationales

  • François Beaulé - Abonné 28 novembre 2018 06 h 32

    De toute façon la maison Boileau aurait perdu son « authenticité »

    Un rapport d'architectes remis à la Ville de Chambly indique que les murs et la structure de bois de la maison étaient rongés par des moisissures et de la pourriture. Voilà pourquoi cette maison menaçait de s'effondrer. L'essentiel de cette maison aurait donc dû être refait à neuf. Plutôt que de s'engager dans une coûteuse rénovation qui aurait fait perdre de toute façon son authenticité à la maison, la Ville a pris la décision de la démolir.

    Le véritable ennemi des bâtiments, dits patrimoniaux ou non, est le mauvais entretien et un mauvais contrôle de l'humidité produite normalement dans un bâtiment habité. Je pense par exemple à la très belle école Saint-Gérard de la Commission scolaire de Montréal qui a été démolie et non pas rénovée après des années de tergiversations inutiles qui ont privé d'une école de quartier des centaines d'enfants. Alors que cette école était très solide, n'avait pas de problème de structure et donc ne menaçait pas de s'effondrer. Quel gigantesque gaspillage et perte patrimoniale ! Combien de millions de dollars pour démolir et reconstruire une nouvelle école ? Tout cela a été causé par une tuyauterie qui fuit pendant des années ou par des fuites d'eau de la toiture ou par l'absence de coupe-vapeur efficace dans les murs extérieurs ! Plusieurs autres écoles de la CSDM sont endommagées par un mauvais entretien.

    À Montréal, des milliers de locataires vivent dans des logements affectés par les moisissures à cause du mauvais entretien. L'équipe éditoriale du Devoir devrait se préoccuper de cet « authentique » problème montréalais.

    • Daniel Faucher - Abonné 28 novembre 2018 14 h 26

      Monsieur Beaulé,
      Si vous aviez lu attentivement tout le contenu de l'article du Devoir d'hier, vous auriez appris que, architectes ou pas, des experts en restauration de vieilles maisons ont affirmé que la structure de la maison n'était pas le désastre que certaines personnes se sont amusées a colporter et que la maison était parfaitement récupérable, et ce, à des coûts loin d'être aussi vertigineux que certaines personnes, la aussi, se sont amusées à le dire. Et dans Le Devoir d'aujourd'hui, on apprend que le directeur général de Chambly invoque l'argument de danger public et de la sécurité des citoyens de façon tout aussi imbécile. Et qu'un permis de démolition ait déjà été demandé ou obtenu par un propriétaire antérieur ne justifie pas, s'il y a eu changement de propriétaire, qu'on tienne pour acquis le droit de démolir sans faire une nouvelle demande de permis. Comme on le disait dans l'article d'hier: quand on veut noyer son chien, on dit qu'il a la rage!

  • Gaston Bourdages - Abonné 28 novembre 2018 06 h 43

    « Le règne du faux....»

    ....un titre qui en dit beaucoup. Parmi les 132 synonymes figurant sur le site de l'université de Caen : http://crisco.unicaen.fr/des/synonymes/faux j'ai retenu les mots : « hypocrite, trompeur, mensonger, fallacieux » Quoi ici ajouter ? En sommes-nous rendus aussi creux que cela ?
    La rigueur fait défaut.
    Une autre affaire de « Money talks » ?
    Il en résulte quoi lorsque le « faux » est érigé en souveraineté, en dynastie, en monarchie ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.