Le bingo du patrimoine

Après deux ans de valse-hésitation autour de ses murs endommagés, la maison Boileau a connu un sort révoltant jeudi, ayant été percutée par la pelle mécanique sous l’oeil navré de citoyens ayant tenté, en vain, de convaincre la municipalité de Chambly que cette demeure d’un patriote avait plus de valeur qu’un vulgaire « cabanon ».

On s’indignera du sort de l’ancienne demeure du patriote René Boileau, détruite dans la quasi-indifférence à deux jours des commémorations des batailles des 23 et 25 novembre 1837. On pointera aussi toutes les failles qui peuvent expliquer une telle incurie, alors qu’une nouvelle politique culturelle a été produite à l’été. Et puis on retombera dans l’indolence sourde qui emballe ces histoires de maisons ancestrales négligées au fil des ans ; on dira qu’il y en a trop et qu’on ne peut pas tout sauvegarder ; on promettra d’en protéger une ici, on en classera une autre là ; on débattra de la toute-puissance des municipalités, du manque de poigne du gouvernement. Et puis, au gré d’une autre de ces décisions de la honte, on recommencera.

L’histoire de la maison Boileau, c’est aussi celle du Château Beauce, à Sainte-Marie-de-Beauce. Celle de l’hôtel Pointe-Claire, de la ville du même nom. De la maison Déry, à Charlesbourg. L’énumération pourrait s’étirer. En filigrane de ces récits ponctués de bonnes intentions, de voeux pieux, de maladresses et de manque de moyens financiers, on peut à nouveau poser la question de la gouvernance en matière de protection du patrimoine et se demander si le partenariat liant les municipalités au gouvernement est efficace. À l’évidence, les expériences des dernières années indiquent que non. Ça ne fonctionne pas.

Ce n’est pourtant pas ce qu’ont conclu en 2016 Claude Corbo et Michelle Courchesne, chargés par Québec de produire un état des lieux sur la question. Ils n’ont pas jugé nécessaire d’amoindrir les pouvoirs des villes de déterminer et de citer les biens patrimoniaux. Mais ils ont milité pour une « action de prudence pour l’avenir », en appelant à un examen exhaustif des pratiques. Cette demande tombée à plat, comme plusieurs des souhaits de ce rapport très riche, permettrait de dénicher des récits exemplaires mais aussi, comme revers sombre de la médaille, plusieurs petits scandales opposant les intérêts pécuniaires des villes à la volonté de préservation du patrimoine bâti.

Disons-le : dans le grand champ de la culture, le patrimoine compte dans le lot des laissés-pour-compte. Ni dans le dernier budget ni dans la politique culturelle on a vu les signaux clairs d’un État qui tient non plus seulement à palabrer sur la richesse des bâtiments, mais bien à fournir des moyens — politiques et financiers — pour le démontrer. Le rapport Corbo-Courchesne recommandait la création d’un poste de Commissaire à la valorisation du patrimoine immobilier chargé de faire le lien entre Québec et les villes. Cette idée devrait être mise en forme.

Car le cas Boileau montre combien les failles sont béantes en matière de protection du patrimoine. Pour qu’une grue démolisse jeudi sans crier gare, il a fallu que ce bâtiment n’ait reçu aucune des protections possibles. Jamais « cité » par la Ville, malgré la promesse du maire. Pas « classé » par Québec, qui n’y a pas vu d’« intérêt national ». Laissé à la bonne volonté d’un particulier qui a demandé du soutien financier pour entretenir sa maison, sans obtenir d’appui. Donné en pâture à la volonté du maire Denis Lavoie, qu’un reportage d’Enquête portant sur l’abus d’autorité montrait jeudi soir sous un jour très peu glorieux. L’avis de démolition a été délivré sans consultation préalable, car M. Lavoie affirme qu’il ne se mettra pas à tenir des consultations pour la moindre ruine. « Demain matin, si l’administration décidait de démolir un cabanon aux travaux publics, elle le ferait. »

Alors, on démolit les « cabanons » que l’histoire nous lègue, en priant pour que le bingo du patrimoine en épargne quelques-uns. Les démolis, eux, peuvent espérer retrouver une place dans l’histoire grâce à… l’archéologie.

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