Décroissance, mais laquelle?

Depuis la publication du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), nombreux sont ceux qui ont manifesté leur insatisfaction devant le double discours des gouvernements. Si, pour certains, c’est la détermination politique des élus qui fait défaut, pour d’autres, c’est le système capitaliste lui-même qu’il faut remplacer, puisqu’il repose sur la nécessité de consommer toujours plus et d’exploiter de façon illimitée les ressources limitées de la planète.

Dans la même veine, on a vu réapparaître le discours malthusianiste (T. R. Malthus, 1766-1834) appelant au contrôle démographique, malgré le fait que la population va en diminuant à mesure qu’elle est plus instruite dans des pays comme la Chine et qu’elle est d’ores et déjà insuffisante dans bien des sociétés développées.

Le capitalisme de croissance nous a conduits au bord du précipice, soutiennent les défenseurs de la décroissance économique, il faut désormais renverser la vapeur en produisant et en consommant beaucoup moins chaque année, ce qui ne sera possible qu’en renversant le capitalisme pour le remplacer par une forme de collectivisme à définir.

Selon cette vision révolutionnaire, même le concept largement répandu de « développement durable » défini dans le rapport Brundtland (ONU, 1987) est perçu comme un contresens puisqu’il se limite à reporter l’échéance à plus long terme en continuant de détruire la planète.

 

Il y a du vrai dans cette analyse, à commencer par la critique du capitalisme et du communisme, qui misent tous les deux sur l’exploitation illimitée des ressources. Mais les choses ne sont pas aussi simples, comme l’Histoire nous l’enseigne.

La première complication vient du fait qu’en dépit de tous ses torts, le capitalisme a permis de relever le niveau de vie des classes laborieuses au point où l’essentiel des efforts des organisations de masse (partis, syndicats, coopératives, etc.) est aujourd’hui consacré à répartir les fruits de la croissance plutôt qu’à couper l’arbre qui les produit. Loin de reconnaître l’apport de la technologie à la résolution des problèmes d’environnement, certains tenants de la décroissance l’accusent d’accélérer le mouvement de destruction.

La seconde complication tient précisément à l’absence de solution de remplacement réaliste au système actuel. Entre la coopérative d’alimentation bio du quartier et le groupuscule anarchiste « anti-exploitationniste », il y a un monde idéologique difficilement conciliable.

Puis, quand on parle de décroissance, de quelle décroissance s’agit-il ? De la réduction de la production de plastique et d’hydrocarbures ou de la diminution de la production nationale de biens consommés par les classes populaires (puisque les riches auront toujours les moyens de s’en procurer, ici ou ailleurs) ? Réduction souhaitée et comprise, ou imposée à la suite d’une révolution populaire nécessairement violente ? De toute façon, il faudrait que plusieurs pays fassent le même choix en même temps puisqu’aucune nation ne peut espérer améliorer les conditions de vie de ses habitants en faisant le pari d’une décroissance économique isolée dans un monde interdépendant. On aura beau critiquer le concept de PIB parce qu’il additionne autant de facteurs négatifs (accidents, catastrophes, gaspillage, etc.) que positifs, la seule chute de quelques points de pourcentage suffit à mettre des millions de personnes sur la paille.

Allons donc vers une forme de décroissance sélective pleinement assumée et réalisée grâce aux progrès de la science et de la technologie, mais de grâce, cessons de placer le renversement du capitalisme comme condition de la transition. Il reste tellement à inventer !

Cela dit, même en limitant nos ambitions de changement à l’avènement d’une société créatrice mais moins énergivore et plus égalitaire, les défis restent monstrueux. Les Donald Trump de ce monde ne nous laisseront aucun répit et nous sommes aujourd’hui plus proches de guerres civiles que d’une révolution écologique.

Si de plus en plus d’individus reconnaissent l’ampleur des défis environnementaux et sont prêts à mettre la main à la pâte, profitons-en pour pousser nos gouvernements à agir. Au Québec, malgré le milliard de fonds publics investis dans la lutte pour le climat, nous n’avons toujours pas atteint la moitié de l’objectif fixé pour 2020 et n’avons aucun plan pour 2030. Quant au gouvernement fédéral, il vient d’investir 4,5 milliards dans un oléoduc et peine à imposer une petite taxe sur le carbone alors que le Canada a le pire bilan du G20 en matière d’émissions de GES.

L’urgence est là. La révolution, ce sera peut-être pour plus tard.

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