Le civil arrogant

Devant les sénateurs du Comité des armées qui l'avaient convoqué afin d'éclaircir les zones d'ombre entourant les sévices infligés par des soldats à des prisonniers irakiens, le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, a présenté ses excuses. Il s'est même dit imputable et totalement responsable des faits. Il est allé jusqu'à confier avoir vu des clichés qui, de fait, révèlent que le nombre d'individus enclins au sadisme, à l'humiliation imposée à autrui, est plus important que le public ne le supposait jusqu'alors. Tout cela a été dit ou reconnu, mais il n'est toujours pas question qu'il signe sa démission, que d'influents journaux réclamaient dans leur édition d'hier.

Parce qu'elle est un déni d'humanité, cette histoire nous permet, si on peut dire, de rappeler le fondement ou plutôt la raison invoquée par le président Bush et tout un aréopage de néoconservateurs pour partir à l'assaut de l'Irak. La justification en question tient en un mot: le mal. Souvenons-nous que l'Irak formait, avec l'Iran et la Corée du Nord, l'axe du mal que les États-Unis, propriétaires exclusifs du bien, devaient rayer de la surface de la Terre. Bref, le tout avait été drapé dans les habits de la morale. Mentionnons au passage que le tout en question relevait d'une pensée binaire d'autant plus désespérante qu'elle s'articulait autour de la silhouette de Dieu qui planait dans des environs évidemment américains.

Cette histoire nous permet également de rappeler un autre mot. Celui choisi, il y a plusieurs mois de cela, par le secrétaire d'État Colin Powell pour désigner le groupe formé par le vice-président Dick Cheney, le sous-secrétaire d'État Paul Wolfowitz, Rumsfeld et leurs acolytes néoconservateurs. De quel mot s'agit-il? La Gestapo. C'est ainsi que Powell nommait et nomme encore ce groupe d'individus. Que le patron républicain de la diplomatie, militaire de surcroît, qualifie ce groupe de Gestapo en dit long sur l'appréciation morale qu'il leur porte.

En ce qui concerne Powell, il y a d'ailleurs un aspect du dossier sur lequel, on l'espère, le comité qui a interrogé Rumsfeld hier va revenir. Selon les renseignements divulgués tant au Washington Post qu'au New York Times, le département d'État s'inquiétait depuis longtemps, soit depuis la campagne en Afghanistan, des politiques employées par le Pentagone pour tout ce qui a trait aux prisonniers. Or ce sujet a été discuté à plusieurs reprises entre Powell et Bush.

Pour l'heure, le président n'entend pas renvoyer Rumsfeld parce qu'il est selon lui un membre essentiel de son cabinet. Ce refus de la sanction découle pour une bonne part de la loyauté qu'exige Bush de ses collaborateurs et de celle qu'il observe lorsque ces derniers sont dans le pétrin. Comme son modèle, Teddy Roosevelt, Bush «préfère la loyauté à la paix». Cela en dit long sur le personnage. Mais surtout, cela nous indique que dans le cas qui nous occupe depuis quelques jours, le président des États-Unis préfère se comporter en chef de clan. La garde est baissée: Bush joue de la morale en cynique.