Le contrôle des armes à feu, une oeuvre inachevée

Le gouvernement Trudeau a officiellement lancé la semaine dernière une énième consultation, cette fois sur la pertinence ou non d’interdire les armes de poing et d’assaut. Il passera un mois à récolter les commentaires du public et un de plus à entendre experts, provinces, municipalités, forces de l’ordre et groupes intéressés.

La démarche donne l’impression d’un gouvernement qui veut gagner du temps, car, depuis le temps qu’on en parle, ce travail de fond devrait être déjà fait. Mais voilà, le contrôle des armes à feu est un champ politique miné depuis environ 30 ans et les libéraux en ont eux-mêmes payé le prix après l’instauration du défunt registre des armes d’épaule.

Les conservateurs y ont mis fin une fois au pouvoir. Réélus, les libéraux se sont bien gardés de le rétablir. Le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a toutefois introduit le 20 mars dernier le projet de loi C-71, actuellement à l’étude au Sénat, qui resserre, entre autres choses, les vérifications de sécurité et introduit un processus de traçabilité des armes vendues.

Le projet ne souffle toutefois mot de l’interdiction possible des armes de poing ou d’assaut. Il a fallu, en mai, une lettre signée par plus de 75 personnes, dont des victimes des tueries de Polytechnique et de la grande mosquée de Québec, pour que le ministre Goodale se prononce au sujet des armes d’assaut, se disant prêt à examiner une proposition « constructive » une fois C-71 adopté.

Il soulignait qu’une interdiction exigerait de modifier le Code criminel. En effet, ce dernier n’utilise pas l’expression assez floue d’armes d’assaut. Il prévoit plutôt trois catégories d’armes à feu : sans restriction, à autorisation restreinte et prohibées. Les critères sont si lâches que certaines armes semi-automatiques sont légales sans restriction au Canada. D’autres armes semi-automatiques et une large gamme d’armes de poing sont à autorisation restreinte et enregistrées, alors que les armes automatiques et les armes de poing de petit format sont prohibées.

En ce qui a trait aux armes de poing, la pression pour leur interdiction est montée en flèche cette année à cause d’une flambée de tirs à Toronto, 322 entre le 1er janvier et le 7 octobre dernier. En juillet, deux personnes ont été tuées en pleine rue et 13 autres, blessées. Le conseil municipal de Toronto et l’Assemblée ontarienne ont aussitôt adopté des résolutions exigeant l’interdiction des armes de poing. Montréal a emboîté le pas en août, ajoutant les armes d’assaut à la liste. Le premier ministre Justin Trudeau a réagi en demandant à son nouveau ministre de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé, Bill Blair, d’étudier la question.

Le lobby des armes à feu a averti les libéraux qu’ils en paieraient le prix, mais un sondage Nanos réalisé pour CTV au début de septembre montrait que 67 % des Canadiens et 77 % des Québécois étaient pour ou plutôt pour une telle interdiction.

Cet enjeu n’est pas simple et il faut répondre avec nuances, mais cela ne justifie pas qu’on tergiverse encore. Le débat dure depuis des années. En 2005, après des séries de tirs à Toronto, les libéraux promettaient déjà d’interdire les armes de poing. Depuis, le nombre d’armes à autorisation restreinte et prohibées est passé d’environ 480 000 à près de 840 000. Que faut-il encore étudier ?

Rien ne justifie que des particuliers possèdent des armes ne servant qu’à tuer, ni que ceux qui s’adonnent au tir sportif puissent en posséder en grand nombre ou les entreposer chez eux. En Australie, où ces armes sont interdites depuis 1996, le taux de décès par arme à feu a considérablement chuté.

Les crimes violents commis avec une arme à feu sont en hausse au Canada. La plupart (60 %) sont commis avec des armes illégales, mais on assiste à une augmentation du détournement d’armes achetées légalement vers des mains criminelles. De plus, les vols par effraction en vue de s’emparer d’armes à feu ont crû de 70 % entre 2010 et 2017, selon Statistique Canada.

Trente ans après la tuerie de Polytechnique et bientôt deux ans après celle de la grande mosquée de Québec, il est temps d’agir. L’électoralisme a trop souvent eu préséance dans ce dossier au détriment de la sécurité publique. Une interdiction ne résoudra pas tout, loin de là, mais elle demeure un maillon nécessaire d’une stratégie s’attaquant aux sources de cette violence.

2 commentaires
  • Yann Kerouak - Inscrit 15 octobre 2018 10 h 21

    Notre rapport aux armes

    Excellent article qui rend bien compte de notre spécificité canadienne. Notre rapport aux armes s'inscrit dans la sensibilité d'une société entièrement civile où une majorité de citoyens consent à ce que le recours à la force brute demeure monopole d'état. Rien de comparable chez nous à la mentalité de Minutemen des Américains, donc.

    • Léonce Naud - Abonné 15 octobre 2018 13 h 44

      Le souvenir que je garde du Canada-français et ma connaissance du Québec actuel montre un tableau assez différent.
      En 1959, mes parents m'expédièrent au collège des Frères des Écoles Chrétiennes à Trois-Rivières, parce que je ne voulais plus rien savoir d'étudier quoi que ce soit. Dans cette institution, il y avait un long corridor bordé d'armoires en bois verni et vitrées, où l’établissement exhibait fièrement près d’une centaine de fusils de type Lee-Enfield de calibre .303, soit l’arme de guerre réglementaire de l’armée britannique durant la première partie du XXe siècle. Pour quelle raison ? Ces braves Frères étaient en quelque sorte sous contractants de l’Armée pour la formation de la Milice. À l’époque, Ottawa ne voyait rien d’incongru à confier la formation de miliciens d’un Dominion protestant à une communauté de religieux papistes. En passant, avez-vous une idée du nombre d’armes longues qui se trouvent actuellement entre bonnes mains sur le territoire du Québec ? Hegel l'a dit: « L’Histoire est la reine des sciences. »