Perdre par conviction

Le verdict a été sans appel pour Philippe Couillard. Pourtant, le Québec se retrouve dans une situation avantageuse sur le plan des finances publiques, du jamais vu depuis 40 ans, et son gouvernement avait commencé à délier ses goussets pour injecter des sommes en éducation et en santé. L’économie est vigoureuse et le taux de chômage est descendu au-dessous de la moyenne canadienne. Malgré tout, les électeurs lui ont montré la porte sans ménagement et le Parti libéral du Québec, avec son pire score quant au pourcentage des voix recueillies depuis sa fondation il y a 150 ans, en est quitte pour un sérieux examen de conscience.

La plus grande réalisation du gouvernement Couillard, c’est sans nul doute le redressement des finances publiques, un redressement durable qui tiendra à moins que le Québec soit plongé dans une récession, ce qui n’est pas à écarter à moyen terme. Sa plus grande réalisation, mais aussi un de ses principaux écueils.

À son arrivée au pouvoir, le premier ministre avait déclaré que son plan de redressement épargnerait les services destinés aux plus vulnérables. Or dans son rapport annuel en 2016, la protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, constatait que la bureaucratie avait moins souffert que les personnes vulnérables des compressions, des critiques que Philippe Couillard avait balayées du revers de la main. « Ce n’est que du vent, ça ne veut rien dire pour la population », avait-il répliqué, trahissant son insensibilité.

Comme le soutient l’économiste Pierre Fortin dans l’ouvrage collectif Bilan du gouvernement de Philippe Couillard. 158 promesses et un mandat contrasté, le gouvernement libéral a appliqué la méthode du « stop and go » : dans les deux premières années du mandat, des mesures d’austérité — un mélange de réduction des dépenses et d’alourdissement des charges pour les contribuables (relèvement des tarifs d’électricité et de garderie, hausses de diverses taxes) — qui ont contribué à ralentir la croissance économique puis, dans les deux dernières années, relance des dépenses et allégement de la pression fiscale, qui ont eu l’effet inverse. Compte tenu des perturbations infligées aux services publics, il est clair, à nos yeux, que le gouvernement Couillard y est allé trop fort, trop vite.

Parallèlement aux compressions, Philippe Couillard a maintenu la hausse pharaonique de la rémunération des médecins, des milliards qui auraient dû servir à améliorer les services de santé pour les personnes âgées, principalement. S’il importe que le Québec demeure la société la plus équitable d’Amérique, comme le chef libéral l’a souligné dans sa déclaration confirmant sa démission jeudi, il n’y avait rien d’équitable à enrichir des privilégiés parmi les privilégiés et à aggraver ainsi les inégalités de revenus.

Il faut dire que Philippe Couillard a été sanctionné aussi pour une raison qu’il ne contrôlait pas : l’usure du pouvoir. Le fait qu’il s’agissait de son premier mandat n’a pas fait oublier que le Parti libéral, outre l’intermède du gouvernement Marois, a eu « les mains sur le volant » pendant 15 longues années, un parti impliqué dans le plus grand scandale de corruption du Québec moderne. Dans notre système démocratique, l’alternance est une vertu.

Mais cette défaite historique a une autre origine : l’incapacité de Philippe Couillard à comprendre l’insécurité culturelle des Québécois. Jeudi, le chef libéral en a remis : « La majorité n’a pas tous les droits, et ceux qu’elle exerce doivent être compensés par la protection de ceux des minorités », a-t-il dit, exprimant sa conviction profonde.

Fortement influencé par le communautarisme, fondement du multiculturalisme canadien, Philippe Couillard ne voit dans le « vivre-ensemble » au Québec qu’une lutte entre une majorité francophone, qui chercherait à imposer ses vues, et des minorités brimées.

Or, l’objectif ultime de ce « vivre-ensemble », surtout pour le peuple québécois — minoritaire lui-même au Canada, rappelons-le —, c’est que les minorités rallient éventuellement la majorité francophone, en l’influençant certes, et que les distinctions, qu’on aurait tort d’exacerber, cèdent le pas à l’égalité entre les citoyens.

À l’heure où les libéraux, encore sonnés par la dégelée qu’ils ont encaissée, parlent de se « reconnecter » avec la majorité francophone, Philippe Couillard leur lance un autre message : « Tenter d’imiter nos adversaires ne nous conduira pas à la victoire ». Il y a donc au Québec le Parti libéral, défenseur des libertés « fragiles » — c’est son mot —, et les autres partis, chauvins et liberticides. Si elle s’inspire d’une telle analyse manichéenne, la reconnexion libérale ne se produira pas de sitôt.

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