L’émergence du Caquistan

Il a été largement question de l’érosion de l’axe souverainisme-fédéralisme dans ces élections et de son remplacement par un axe gauche-droite. C’est plutôt à l’aune du changement pour le changement qu’il faut juger les résultats. Les deux plus vieux partis, le PLQ et le PQ, viennent de subir toute une dégelée.

En accordant une majorité nette à la Coalition avenir Québec (CAQ) du nouveau premier ministre, François Legault, les électeurs ont exprimé un ras-le-bol libéral et péquiste.

Le chef péquiste, Jean-François Lisée, et le chef libéral, Philippe Couillard, sont les grands perdants de ces élections. Les libéraux se sont présentés en campagne avec un bilan économique sain et des finances publiques équilibrées, sans que M. Couillard puisse contenir le désir de changement des Québécois. Ceux-ci n’ont manifestement pas oublié le souvenir des coupes insensibles dans les services publics réalisées dans la première partie de son mandat.

Curieusement, l’élection de la CAQ, une formation méfiante à l’égard de l’interventionnisme étatique, risque de replonger le Québec dans le dégraissage de la fonction publique comme aux jours les plus sombres du mandat libéral. Le cas échéant, le Parti libéral du Québec (PLQ) se retrouvera dans une position telle qu’il pourra se réclamer d’une conscience de gauche dans l’opposition officielle, avec une députation confinée essentiellement aux limites de l’ouest de l’île de Montréal. La métropole risque d’ailleurs de souffrir de l’émergence du « Caquistan », une république essentiellement régionaliste et banlieusarde, à en juger par la nouvelle couleur de la carte électorale.

Le plantage du Parti québécois (PQ) met un terme au « moment Lisée ». Le chef péquiste a été battu dans Rosemont. Bien qu’il soit présomptueux d’annoncer la mort du parti, il vient de diluer son rapport de force dans l’éventuelle reprise d’un dialogue pour la convergence des forces souverainistes. Sa reconstruction sera longue et pénible. Québec solidaire sera mieux placé que jamais pour dicter les termes de la « feuille de route ». Le PQ projette l’image d’une formation en déclin, pendant que les solidaires poursuivent sur leur lancée, en multipliant par trois leur représentation à l’Assemblée nationale.

Manon Massé récolte les fruits d’une campagne menée au ras des pâquerettes. Les solidaires ont compris mieux que quiconque l’importance du terrain et de la proximité avec la population dans un univers inédit. En effet, depuis le resserrement de la loi électorale, l’existence des partis tient à autre chose qu’à des objectifs de financement. Les solidaires ont maintenant rendez-vous avec le pragmatisme s’ils veulent s’imposer définitivement comme une alternative au PQ dans les prochaines années, ce qui n’est pas gagné d’avance.

Au cours des dernières semaines, de nombreux commentateurs ont déploré la perte des repères d’antan. La politique ne fédère plus l’agora citoyenne autour de projets collectifs d’avenir. Le faible taux de participationfait partie des nombreux symptômes de cette désaffection.

Les chefs des quatre principales formations ne sont ni pires ni meilleurs que leurs prédécesseurs. Ils doivent composer avec leur époque, marquée par la fragmentation du social et du politique, sous l’effet combiné de la mondialisation, mais surtout de la révolution numérique.

L’espoir que les politiciens redeviennent un jour les moteurs de la cohésion sociale est une chimère de la postmodernité. Les électeurs, qui entretiennent la vie organisationnelle de quatre options, viennent de prouver encore dans cette élection qu’ils sont à l’aise dans cet univers morcelé.

Le délitement du lien de confiance du public à l’égard des politiciens ne revient pas à dire que l’action politique est morte, bien au contraire. Elle a tout simplement échappé au giron d’influence des partis. L’action politique s’exerce dans les groupes environnementaux et les initiatives citoyennes, que ce soit pour l’accès à la justice ou au logement, pour l’alphabétisation, l’égalité des genres, etc. Cette participation de la société civile à la vie démocratique a pour fil conducteur la recherche d’une société plus juste et égalitaire.

La CAQ, encore très traditionnelle dans son modus operandi, devrait en tirer quelques leçons et s’habituer à vivre dans ce nouvel environnement d’autorité partagée. Pour le gouvernement Legault, il s’agira d’un défi de tous les instants, car la société civile ne le ménagera pas. Les esprits chagrins le décriront encore comme une menace à la paix sociale, alors qu’il n’a rien d’un Trump ni d’un Ford.

M. Legault a promis de réduire les dépenses d’un côté et de bonifier les services de l’autre. Le populisme ne lui sera d’aucun secours pour concilier les contradictions de son programme.

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