Les gros sabots

Lors du débat, le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), François Legault, a défendu la proposition de son parti d’imposer des tests de « valeurs » et de français aux immigrants trois ans après leur arrivée. En cas d’échec répété, un immigrant, ou son conjoint, ne pourrait obtenir son certificat de sélection du Québec (CSQ), donc son statut de résident permanent. Ce serait alors aux autorités fédérales d’avoir l’odieux d’expulser l’immigrant récalcitrant.

Cette proposition ne tient pas la route. Pour plusieurs raisons. Nous aurions pensé que, réflexion faite, le chef caquiste se serait ravisé. Il n’en est malheureusement rien. Jeudi, il a enfoncé le clou. « On ne parle pas d’expulser des citoyens, on parle d’expulser des gens qui ne sont pas encore citoyens », a-t-il déclaré.

La procédure actuelle prévoit qu’un candidat à l’immigration, choisi par Québec, reçoit à l’étranger un CSQ. Après les vérifications d’usage du gouvernement fédéral, l’immigrant devient un résident permanent dès son arrivée au pays. Or, en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés, le résident permanent, à l’instar d’un citoyen canadien, peut s’établir partout au Canada et y travailler. Il a donc le droit constitutionnel de rester au Québec, qu’il connaisse le français ou non.

Pour contourner cet os, les stratèges caquistes ont imaginé une parade : au lieu d’un CSQ, le candidat recevrait un certificat d’accompagnement transitoire (CAT), valide pour une durée de trois ans, un nouveau statut que ne prévoit pas la Loi sur l’immigration du Canada.

Au sens de l’entente Canada-Québec en immigration, le candidat serait considéré comme un travailleur temporaire. Or la responsabilité des travailleurs temporaires, ainsi que les règles les régissant, relève exclusivement d’Ottawa.

Qui plus est, ces travailleurs ne sont pas soumis à la loi 101. Ils ont donc le loisir d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise.

En conséquence, un gouvernement caquiste devra modifier la loi 101. Surtout, il devra rouvrir l’entente Canada-Québec sur l’immigration et obtenir l’assentiment du fédéral pour créer cette nouvelle classe d’immigrants, des travailleurs temporaires qui ne travailleront pas nécessairement. On peut douter qu’Ottawa accepte de créer une classe d’immigrants qui n’auraient pas les mêmes droits que les résidents permanents. De même, il est inconcevable qu’il se fasse complice de l’expulsion d’immigrants hors du Québec, voire du Canada.

Considérons maintenant les difficultés d’application. Prenons l’exemple d’un travailleur immigré qui, après trois ans, réussit le test de français et obtient son CSQ ainsi que son statut de résident permanent, mais dont la conjointe, peu instruite et mère de ses enfants qui, eux, après trois ans, parlent couramment le français, échoue au même test. Doit-on chercher à expulser la mère ? Permettre aux enfants de rester ? À la CAQ, on indique qu’il ne sera pas question de séparer les familles. C’est bien la moindre des choses. Après tout, les « non-citoyens », dont parle François Legault avec ses gros sabots, sont des êtres humains dont les circonstances sont diverses.

Il est vrai que toute obligation implique une conséquence, une forme de punition, si elle n’est pas observée. C’est dans cette logique que la CAQ s’est enfermée.

Il est vrai aussi que le gouvernement libéral, pratiquant un lamentable laisser-faire, sa marque de commerce en matière de protection de la langue française, a permis à la situation de se détériorer. Le MIDI ne fait aucun suivi des nouveaux arrivants qui ne connaissent pas le français ; il ne sait pas s’ils assistent à des cours de français ou non et ne connaît pas les raisons qui font qu’ils s’en passent.

Plutôt que l’épée de Damoclès d’une expulsion imaginaire, il vaudrait mieux s’en tenir à informer clairement les nouveaux arrivants qu’il leur faut apprendre le français s’ils ne le parlent pas, quitte à leur faire signer un engagement moral à cet effet. On doit leur offrir des cours de français adaptés à leur situation, au travail si nécessaire, avec des incitatifs financiers beaucoup plus généreux qu’à l’heure actuelle — après tout, c’est le fédéral qui paie. En outre, le MIDI doit faire un suivi individuel de ces immigrants et les relancer. Et autant que faire se peut, c’est en français qu’ils doivent travailler.

La perfection n’est pas de ce monde. Nous devons accepter que certains immigrants, pour diverses raisons, n’arrivent pas à apprendre le français. Mais on peut réduire grandement leur nombre que le laxisme libéral a gonflé. Et leurs enfants, eux, en français, prendront la relève.

5 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 15 septembre 2018 06 h 52

    Une politique électoraliste


    Je ne comprends pas pourquoi on accorde autant d'importance au bien-fondé des propositions de Francois Legault sur l'immigration. Le tout n'est que de l'esbroufe électoraliste. Le message transmis, sans trop de subtilité, est simplement anti-immigrant. L'immigrant serait une menace pour la langue française et la nation québécoise. La politique caquiste sur l'immigration ne tient pas debout et son chef le sait bien. Mais il mise sur celle-ci pour des fins strictement électorales. Ce qui n'est pas bien édifiant, mais cela fait pas du courant ambiant, européen et américain. Danger!

    M.L.

    • Michel Lebel - Abonné 15 septembre 2018 08 h 57

      Correction: En fin de texte, il faut plutôt lire: ''fait partie du courant ambiant''. Merci.

      M.L.

  • Claude Bariteau - Abonné 15 septembre 2018 07 h 22

    Le choix des porteurs petits souliers

    Aux « gros sabots » de M. Legault, vous rappelez que le Québec n'a de choix que de porter des petits souliers cirés pour inviter les immigrants à considérer la langue officielle du Québec.

    Que vous enfiliez des gants pour dire que le gouvernement doit les aider à apprendre cette langue et qu’il y aura un suivi pour évaluer leur éventuel « engagement moral », c’est le maximum qu’il peut faire avec, d'ailleurs des fonds canadiens découlant d’une entente pour accueillir les immigrants choisis exclusivement par le Canada.

    L’important dans ce dossier n’est pas une question d’argent, mais de pouvoir. Le Québec, province, ne décerne pas la citoyenneté canadienne. S’il peut refuser certains immigrants, les immigrants qu’il accueille pourront toujours aller vivre ailleurs au Canada où la maîtrise de la langue anglaise s’impose, ce qui explique leur intérêt envers cette langue.

    Porter des « gros sabots » ou se pointer avec des petits souliers cirés ne changent pas le fait que le Québec, en matière de langue officielle, est orphelin d’un pays. L’étant, il ne peut pas intégrer dans sa langue officielle, ni se donner des règles différentes de celles définissant le « vivre ensemble » canadien dont la clé est la citoyenneté et les droits qu’elle confère depuis 1982.

    La province de Québec n’a d’espace que celui d’une province. Avec ce statut, elle peut viser des pourcentages plus hauts et cibler les enfants. Or là aussi il y a des trous, car elle finance des écoles privées au secondaire, au primaire et aux niveaux collégial et universitaire et, dans ses services provinciaux, elle a l’obligation de les offrir dans les deux langues officielles du Canada.

    Le problème est d'être orphelin et de vivoter dans un pays qui marche au Québec avec ses sabots. Le chef de la CAQ le sait mais il a chois de vivoter avec des sabots. Vous avez négligé de lui rappeler et de montrer comment ça se passe dans un pays.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 septembre 2018 12 h 52

    Test de connaissance vs serment d’allégeance

    M. Dutrisac, je partage votre point de vue. Mais la politique migratoire de la CAQ est encore pire que vous pensez.

    Vous écrivez : « il vaudrait mieux s’en tenir à informer clairement les nouveaux arrivants qu’il leur faut apprendre le français s’ils ne le parlent pas, quitte à leur faire signer un engagement moral à cet effet. »

    Cela se fait déjà.

    Lorsqu’une personne demande à immigrer au Québec, elle doit signer une ‘Déclaration sur les valeurs communes de la société québécoise’. Le requérant y déclare vouloir respecter ces valeurs et apprendre le français.

    Tant que ce document n’est pas signé, le dossier du requérant est incomplet et ce dernier ne peut recevoir le certificat de sélection émis par Québec.

    Une fois en sol québécois, la CAQ ne peut rien exiger de plus. Cette impuissance est le prix du fédéralisme.

    Dans le texte ‘Le serment d’allégeance aux valeurs du pays’, je suggérais que soit modifié le serment que l’immigrant doit prêter lors de la cérémonie de naturalisation, c’est-à-dire lors de l’étape ultime qui lui permet de devenir citoyen canadien.

    Ce serment ne peut être exigé que par Ottawa.

    Si la CAQ veut que le gouvernement québécois ait le pouvoir de l’imposer, il lui faudra réaliser l’indépendance du Québec.

    Conséquemment, si la CAQ veut mettre en œuvre sa politique migratoire, il lui faudra réaliser d’abord l’indépendance du Québec.

    Dans le cas contraire, un gouvernement caquiste devra assumer son statut d’intendant régional du gouvernement colonial canadian et réaliser que plus un parti fédéral dit non au Québec, plus il est populaire auprès de la majorité anglophone du pays.

    Quant aux partisans caquistes, il serait temps qu’ils réalisent que contrairement à un serment d’allégeance, un test de connaissance au sujet des valeurs québécois n’est pas un engagement à y adhérer.

  • Michel Lebel - Abonné 16 septembre 2018 12 h 52

    Grave incompétence!

    En ce samedi 15 septembre, F.Legault nous montre une fois de plus son incompétence en matière d'immigration. Il ne sait même pas que cela prend au moins trois ans de résidence permanente pour devenir citoyen canadien. Une donne élémentaire que tout citoyen averti connaît. Vraiment désolant le chef caquiste. Je dois conclure comme Lisée: il n'a pas l'étoffe pour devenir premier ministre. Il doit donc être aussi ''léger'' pour les autres dossiers. Vraiment!

    M.L.