Andrew Scheer et Doug Ford, ou une distance nécessaire

Le premier ministre ontarien, Doug Ford, a semé l’émoi en invoquant la disposition de dérogation de la Charte canadienne des droits et libertés pour contrer un jugement invalidant la loi réduisant de près de moitié le conseil municipal de Toronto à quelques semaines des élections. Le geste n’est toutefois pas illégal. Les affaires municipales relèvent des provinces et la Constitution permet de déroger de la Charte pour suspendre certains droits pendant cinq ans.

Le chef conservateur fédéral, Andrew Scheer, qui voudrait bien bénéficier de l’appui de ses cousins ontariens lors des élections de 2019, s’est réfugié derrière ces aspects légaux pour éviter de critiquer celui dont il s’est fait l’allié depuis juin dernier. « Je laisse le premier ministre de l’Ontario expliquer et prendre ses décisions. C’est un enjeu qui est manifestement du ressort provincial », a-t-il déclaré en point de presse mercredi.

D’accord. Mais personne ne croyait, en insérant cette disposition de dérogation dans la Constitution, qu’elle servirait à trancher une affaire aussi marginale que la taille d’un conseil municipal. On avait en tête des enjeux impossibles à résoudre par des moyens moins radicaux et des provinces s’en sont prévalues, dont le Québec, pour protéger la langue française.

M. Scheer est resté silencieux sur un point qui devrait l’inquiéter : le mépris affiché de Doug Ford à l’égard de la primauté du droit. À l’assemblée législative mercredi, il en a remis : « Je veux rappeler […] que 2,3 millions de personnes ont voté pour le PC. Il s’agit donc de protéger la volonté du peuple et de préserver la démocratie. La population va décider dans quatre ans, mais je peux vous dire qui ne décidera pas : un juge nommé à la suite d’une décision politique prise par une seule personne. »

À l’entendre, un gouvernement élu ne devrait pas faire face à des contrepoids, surtout pas judiciaires, pour s’assurer qu’il n’enfreint pas la Constitution ou les droits des citoyens. En somme, il devrait avoir carte blanche, comme s’il était au-dessus des lois. Si tel était le cas, nous serions en régime autoritaire.

Si M. Scheer ne veut pas indisposer son allié, c’est son droit, mais il aurait intérêt à prendre ses distances d’une vision aussi dangereuse pour notre démocratie. Il doit démontrer qu’il est prêt à défendre les fondements de notre système démocratique, dont celui de l’État de droit.

Si, par contre, il partage les vues de M. Ford, qu’il le dise et on sera fixés. On saura qu’il n’est pas digne du poste de premier ministre auquel il aspire et qu’il ne vaut guère mieux que ces républicains rampant devant le président américain Donald Trump dans le seul but d’obtenir des votes.

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