Le Canada, cette vaste salle d'attente pour les réfugiés

Dix-neuf mois. C’est la petite éternité qui attend désormais tout demandeur d’asile se présentant aux portes du Canada pour obtenir une première audience. Sous pression additionnelle avec l’arrivée de 30 000 nouveaux demandeurs depuis deux ans, la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) ne suffit plus à la tâche. Les nouvelles ressources promises par les libéraux n’agiront même pas comme un baume, tant la pression est forte. Trop, c’est trop.

Les données révélées cette semaine par le Globe and Mail montrent un système qui croule sous la demande. Ni sa bonne volonté ni sa réputation de joueur juste et habituellement efficace n’auront raison de la pression intenable exercée en amont par l’entrée de réfugiés passant des États-Unis menaçants de M. Trump au Canada accueillant de M. Trudeau. Le temps d’attente pour une première audience a augmenté de 40 % en l’espace de deux ans. Sur les 27 674 demandes d’asile effectuées entre février 2017 et juin 2018 par des réfugiés passés près de Saint-Bernard-de-Lacolle, au Québec, seuls 15 % sont affaires classées par la CISR, affirme le Globe.

À la toute première période d’attente s’ajoutent les délais liés aux demandes d’appel, advenant un refus. Même les demandeurs finalement menacés d’expulsion passent par les limbes avant d’être renvoyés dans le pays qu’ils ont fui, attendant des mois, voire des années. Le Canada, terre d’accueil ou vaste salle d’attente ?

Il est difficile d’imaginer un changement de situation imminent à la source. L’accord canado-américain sur les tiers pays sûrs étant encore en place, les migrants venus des États-Unis doivent toujours entrer de manière irrégulière au Canada s’ils ne veulent pas subir un refus automatique au poste-frontière. Rien ne nous protège non plus de l’impétueux Donald Trump, qui peut à nouveau faire planer la menace sur des citoyens tentés de se presser à leur tour à nos portes, menaçant de faire éclater ce qui déjà se fissure. Un arrêt de la Cour suprême datant de 1985 a inscrit le droit à une audience pour tout demandeur d’asile, peu importe la manière par laquelle il se retrouve au Canada. Nul n’avait prévu toutefois il y a trente ans que ce droit serait assorti d’une attente interminable.

Bref, si on ne peut rien faire maintenant pour atténuer la cause, agissons toutefois de manière décente sur l’état de fait, d’autant plus qu’il ne donne en ce moment aucun signe d’apaisement. Les libéraux ont certes voulu calmer le jeu en promettant un bol d’air à la CISR. Quelque 72 millions et une promesse de 64 nouveaux commissaires — 28 seulement ont été embauchés. Mais ce n’est pas suffisant. De l’aveu même de la Commission, cela ne suffira pas à endiguer le problème, dont les racines sont profondes. L’arrivée massive de migrants aux frontières, rappelons-le, n’a pas créé cet incubateur de mis en sursis. Il existait depuis belle lurette.

Dans les pages du Devoir il y a peu de temps, Lisa-Marie Gervais faisait le récit du comble de l’expectative. Une famille originaire du Moyen-Orient arrivée au Québec en 2009 et toujours en sursis neuf ans et une dizaine d’audiences plus tard. Une mère, un père, trois enfants, victimes de cafouillages à la CISR, ballottés de report en report, à la merci d’interprètes ne se présentant pas au moment dit. « Nous sommes fatigués », disait cet homme qui en neuf ans s’est construit une vie au Québec et doit faire la démonstration, neuf ans plus tard, que sa vie est menacée dans son pays d’origine.

Nous voilà donc avec un système juste à la base, mais dont l’ouverture se retourne contre lui-même, faute de ressources. Puisque rien n’indique que nos frontières cesseront sous peu d’exercer un certain attrait, puisque nous souhaitons maintenir la structure de cette CISR basée sur le respect des droits et une certaine équité procédurale, puisque jamais, au grand jamais, nous ne voulons plonger des demandeurs d’asile dans de faux espoirs des années durant, donnons-nous les moyens de nos ambitions. Dotons le CISR de moyens destinés à enrayer l’inhumain problème des délais.

3 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 14 septembre 2018 04 h 44

    Et 19 mois

    ce doit être une moyenne...

  • Daniel Gagnon - Abonné 14 septembre 2018 15 h 19

    Ils cherchent une place où vivre, ce sont des humains souffrants

    C'est effectivement inhumain cette attente.
    Il faut imaginer un instant ces longues files d’hommes, de femmes et d'enfants, lancés sur des chemins de hasard et de danger, ils ont soif, ils ont faim, ils n'arrivent plus à vivre dans leur pays, de montagnes et de frontières hostiles, derrière des barbelés.
    Ils cherchent une place où vivre, ce sont des humains souffrants
    Comment alors leur fermer les portes de notre pays, sans sourciller, sans nous troubler la conscience un tant soit peu? Comment dormir tranquille et sans que leur détresse nous émeuve?
    Et dont en plus on leur faire luire cruellement un espoir pendant 19 ans?
    C’est ajouter à leur désespoir et montrer notre insolente impuissance et le cynisme de nos gouvernements.

  • Pierre Robineault - Abonné 14 septembre 2018 17 h 22

    30 000 !?

    Pourquoi dites-vous 30 000, ce n'est pourtan pas terminé, les portes sont toujours grande ouvertes!