Le sur place du régime cubain

Le régime cubain s’est offert une cure de rajeunissement ces derniers mois. D’abord avec la passation du pouvoir politique des mains de Raúl Castro, 87 ans, à celles d’un « jeune » apparatchik de 58 ans, Miguel Diaz-Canel. Puis en se lançant en juillet dans un grand dépoussiérage de la Constitution dépassée de 1976, adoptée à l’époque fort lointaine où Cuba était un satellite soviétique.

Qu’un Castro n’exerce plus le pouvoir est en soi « révolutionnaire ». Sur le fond, pourtant, les transformations annoncées par cette cure sont pour l’essentiel très mesurées. Trop mesurées.

S’agissant d’« actualiser le modèle économique et social cubain », pour reprendre les mots de M. Diaz-Canel, devenu chef d’État et de gouvernement en avril, les changements constitutionnels les plus substantiels qu’apporte le régime sont de nature structurelle : le président ne pourra plus exercer plus de deux mandats, et un nouveau poste de premier ministre est créé. La nouveauté est aussi que les provinces seront dotées de gouvernements régionaux, avec à leur tête des gouverneurs nommés par l’Assemblée nationale. Ces changements vont en principe décentraliser l’exercice du pouvoir, signalant, fait valoir The Economist, le passage d’une dictature construite pendant 50 ans autour de Fidel à une formule autoritaire fondée sur un certain partage des décisions.

Raúl aura eu tendance à mener la barque de manière plus consensuelle depuis qu’il a remplacé le frère aîné en 2006, forcé de trouver un équilibre, observe-t-on, entre vieux fidelistas et l’aile plus réformiste du Parti communiste cubain. La nouveauté s’arrête là : rien, en tout état de cause, ne prévoit dans ce projet de nouvelle Constitution que cette gérontocratie rajeunie passera un jour par l’épreuve d’élections directes.

Sur le plan culturel et sociétal, le régime fait une fleur dans sa révision constitutionnelle à la communauté LGBT en ouvrant la porte à la reconnaissance du mariage homosexuel. Ouverture importante, certes, mais concession somme toute assez facile à faire au progrès social dans la mesure où cela ne menace aucunement la mainmise de l’État sur le pays. Il n’est pas inédit pour ce régime de se draper dans des idées progressistes pour masquer son autoritarisme. Le fait est que la reconnaissance du mariage gai devrait être chose faite depuis longtemps à Cuba, vu l’idéologie pétrie de prétentions avant-gardistes que défendent les hommes qui gouvernent l’île.

    

L’État demeure malheureusement le plus figé dans ses politiques de développement économique, là pourtant où l’urgence est la plus grande pour le commun des Cubains. Si le « rôle du marché et de nouvelles formes de propriété, parmi lesquelles la propriété privée » seront nouvellement reconnus, le « rôle directeur du PCC comme force dirigeante supérieure de la société et de l’État » reste, lui, entier. L’investissement étranger direct — plus de 2 milliards $US en 2017 — était théoriquement illégal en vertu de la Constitution de 1976 ; la nouvelle légalise les impératifs d’accommodement avec la réalité capitaliste.

La réforme se trouve en outre à reconnaître rétroactivement les timides mesures de libéralisation économique mises en place depuis 2010 par Raúl Castro. À savoir l’autorisation faite aux Cubains de travailler à leur propre compte (ceux qu’on appelle les cuentapropistas). Près de 600 000 Cubains, soit environ 13 % de la population active, sont aujourd’hui cuentapropistas.

Dans les faits, ces ouvertures au privé se font sous le signe de l’arbitraire et de l’abus de contrôle. C’est ainsi, par exemple, que le gouvernement vient d’imposer des mesures fiscales qui rendent extrêmement coûteuse l’embauche de plus de vingt employés pour un propriétaire indépendant de restaurant. C’est dire que, s’il y a maintenant reconnaissance de l’économie de marché, tout est conçu de manière à ce que cette reconnaissance ne profite qu’à l’État-parti et à ce conglomérat qu’est l’armée. Bref, qu’à une clique qui refuse de céder le moindre millimètre de prérogatives. Des décennies d’embargo américain ont creusé cette dynamique. Aujourd’hui, plutôt que d’apprendre à laisser la petite économie respirer un peu plus librement — et craignant sans doute ses répercussions politiques —, le régime fait du sur place et enfonce l’économie cubaine dans un cul-de-sac. En l’état, ce n’est pas cette révision constitutionnelle qui l’en sortira.

5 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 11 août 2018 09 h 09

    Laisser Cuba suivre son chemin

    On n'a pas à juger la Révolution cubaine à l'aulne de la démocratie capitaliste, parce que ça va vite nous revenir en pleine face. Laissons le peuple cubain suivre sa voie, c'est lui qui depuis Fidel et le Che, s'auto-déterminé. Il ne subit plus directement les diktats de Washington comme dans tous les autres pays latino-Américains., y compris le Québec et le Canada. Cuba est pauvre, son régime est autoritaire, mais il est en meilleur santé que toutes les îles autour de lui. Son peuple est l'un des plus éduqués de la planète et son climat est l'un des meilleurs, même si un ouragan passe par là parfois, mais les Cubains ont appris à y faire face, seuls, comme pour les tempêtes politiques et économiques qui grondent autour. Non M. Taillefer, les changements ne vont pas trop lentement, ils vont au rythme de la musique de l'âme cubaine, et croyez-moi c'est l'un des plus beau rythme que je connaisse.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 août 2018 16 h 36

      Si on donnait le choix aux Cubains d'immigrer au Canada, tout le monde partirait hier et on devrait dire au dernier de fermer les lumières avant de quitter. Cuba devrait être de loin le pays le plus riche en Amérique latine alors qu’il est le plus pauvre à part d’Haïti. La gauche est un échec total en ce qui a trait au bien-être de ses citoyens. Son gouvernement est dictatorial et tout le monde est surveillé en tout temps. Aucune élection libre et le résultat est toujours connu d’avance. Si on exclut la formation de médecins, les écoles cubaines ne sont pas très avant-gardistes et on est poli. Le monde est passé à la 4e révolution industrielle et ce pays patauge encore, tant bien que mal, dans la première ère de l’industrialisation.

      Cuba, avec le Venezuela et la Bolivie, sont des exemples typiques de la décadence des régimes communistes. Pour Cuba, l’échec est complet dans cette perle des Antilles. Comme pour tous les gauchistes du Québec, ils aiment Cuba sauf pour l’idée d’aller y vivre en permanence.

    • Yves Mercure - Abonné 11 août 2018 22 h 10

      Vous avez assez raison M. Talbot.
      On se demande quelle mouche a piqué l'éditeur réaliste.
      Son texte laisse croire que le libéralisme économie que nous mène aux cieux ou si je comprends mal? Ce pays où 99% des ressources étaient aux mains de truands ou de vendus s'est libéré d'entraves pour en choisir forcément d'autres. La rancœur des profiteurs aura tenté de mettre à genoux ce peuple : la puissance économique qui contrôle au moins le quart de l'économie de la planète s'acharne depuis 60 ans à l'encontre d'un peuplerai, loin de la perfection, reste sujet de fierté à maints égards. Le Gand Donneur de leçons met pour sa part sa propre population à feu et à sang par la cupidité des mêmes élites qui ne songent qu'à mieux armer tous et chacun pour garder intactes ou amplifier toutes les haines possibles.
      Non, je ne vois pas bien quel insecte se cache derrière la charge de M Taillefer, si ce n'est l'aveuglement quant à l'aboutissement du magnifique libéralisme qui achève les jours de la planète.

  • François Beaulne - Abonné 11 août 2018 11 h 33

    Analyse superficielle

    Les faits que vous avancez sont exacts mais l'interprétation que vous en donnez est contestable. Vous prétendez que les changements qui ont été amorcés sont minimes et, somme toute, peu significatifs. Parce-que c'est celà qu'il faut lire entre vos lignes. En ce faisant vous révélez votre expérience et compréhension limitée de la problématique cubaine que nul autre pays au monde a eu à traverser.
    Pensez-vous sérieusement que le peuple cubain qui, pendant plus de 60 ans s'est serré la ceinture pour se libérer du capitalisme le plus sauvage et dominateur, qui ce faisant laisse un peu jaloux les autres pays des Caraibes et d'Amérique centrale, amis des Etats-Unis, qui croupissent encore dans la pauvreté et l'inégalité, va s'aventurer aveuglément dans une métamorphose de son économie pour revenir à la case départ, ce que souhaite le vociférant Trump en faisant régresser les avancés de son prédécesseur par des sanctions qui affectent avant tout l'ensemble du peuple cubain?
    Votre chronique est unilatérale et aurait été plus constructive si vous aviez pris le temps d'exposer les défis que pose à Cuba la conjoncture actuelle pour l'actualisation de son économie.
    Il est regrettable que vous minimisiez la reconnaissance et l'ouverture du gouvernement cubain à l'endroit de la communauté gay en omettant de signaler que cette ouverture et cette reconnaissance émanent de la famille Castro elle-même puisque c'est la fille de Raoul qui s'est faite la porte-parole de cette reconnaisance. De plus, votre analyse passe complètement sous silence la contribution exemplaire de Cuba dans le domaine humanitaire, notamment la santé et l'éducation dans des pays africains et asiatiques où les contingents médicaux cubains ont été les plus importants dans la lutte contre l'Ebola.
    Franchement, vous nous aviez habitués à des analyses moins complaisantes et plus équilibrées de l'actualité politique dans des pays en sortie de crise. Dommage!

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 11 août 2018 20 h 32

    retour de la guerre froide ?

    "Puis en se lançant en juillet dans un grand dépoussiérage de la Constitution dépassée de 1976, adoptée à l’époque fort lointaine où Cuba était un satellite soviétique.'
    Je me permets de mettre en doute cette affirmation. Depuis que Putin dirige la Russie d'une main de fer, il considère que la guerre froide n'as jamais cessé, et qu'elle continue. Essentiellement, les alliances entre les pays demeurent les mêmes. La Russie est toujours l'alliée de Cuba, et de tous les pays qui manifestent une sympathie pour le socialisme, comme le Venezuela. Bien sûr le regime et cubain et de la Russie ont fait des réfomes sur le plan interne qui en font des états moins communistes sur le plan économiques mais essentiellement les réflexes politiques et les alliances demeurent les mêmes. Le peuple cubain est pauvre, mais il et moins aliéné que les consommateurs des pays occidentaux addicts à leur technologie, il est donc plus libre de choisir son destin.