ALENA: un accord, quel accord?

C’est en l’absence du Canada que la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) a repris cette semaine à Washington pour se poursuivre, ce jeudi, à Mexico.

Normal, disent les uns, puisque c’est avec le Mexique que les États-Unis connaissent le plus important déséquilibre commercial. Si les deux pays parviennent à s’entendre, les négociations avec le Canada seront plus faciles.

Attention ! disent les autres. L’approche américaine vise à diviser des adversaires qui faisaient front commun jusqu’ici. Une fois conclue une entente avec le Mexique, il suffira de dire aux Canadiens : voici les conditions pour ajouter votre signature au bas de la page.

Cela étant dit, nous n’en sommes pas encore là et les points en litige sont nombreux.

Du côté mexicain, il n’est pas question d’accepter la demande américaine qu’au moins 50 % des pièces d’un véhicule soient fabriquées dans des usines où les ouvriers gagnent plus de 16 $US l’heure. Cette question salariale n’est pas banale puisqu’elle explique en bonne partie la fuite des emplois manufacturiers vers le Mexique depuis un quart de siècle. Et elle ne l’est pas non plus pour le gouvernement mexicain, qui ne veut pas se faire complice de fermetures d’usines.

On serait proche d’un compromis, dit-on, mais d’autres points sont tout aussi litigieux. On pense entre autres à la disposition de temporarisation (« clause crépusculaire ») qui mettrait fin automatiquement à l’ALENA après cinq ans à moins d’une renégociation fructueuse. Sur cette question, le Canada et le Mexique font front commun puisqu’une telle clause créerait une incertitude permanente nuisible aux investissements à l’extérieur des États-Unis.

Dans la même veine, le Canada et le Mexique exigent le maintien d’un tribunal indépendant pour départager les torts en cas de litiges, alors que les Américains demandent que les conflits soient arbitrés par leurs propres tribunaux, en fonction de leurs propres lois.

À n’en plus douter, le commerce est au coeur de ce premier mandat de Donald Trump. Tous les partenaires goûtent à la médecine Trump. Hier, la rumeur voulait que les États-Unis imposent des tarifs de 25 %, au lieu de 10 % comme prévu, sur 200 milliards de dollars supplémentaires de produits importés de Chine. Cette nouvelle salve, qui s’ajouterait aux deux précédentes totalisant 50 milliards de dollars d’importations, vise à protester contre la dévaluation rapide du yuan et à forcer la tenue de négociations formelles.

En plus des tarifs sur l’acier et l’aluminium déjà en vigueur pour tous les pays fournisseurs, y compris les alliés canadiens et européens, M. Trump a commandé une enquête sur les importations de voitures dont les conclusions pourraient conduire à l’imposition d’une taxe de 25 % s’il est jugé que la situation actuelle « menace la sécurité » des États-Unis. C’est pour faire face à cette catastrophe appréhendée que les pays mis en accusation se sont rencontrés, cette semaine, à Genève.

Lors de son passage à Washington la semaine dernière, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a obtenu l’assurance que cette menace ne serait pas mise à exécution tant qu’il y aura négociation. Assurance réelle ou vague promesse faite en échange de l’engagement tout aussi vague des Européens d’acheter davantage de soya américain pourtant issu de la manipulation génétique ?

Pour le Canada, le défi est majeur. Plus la renégociation de l’ALENA traîne en longueur, plus il devient difficile de convaincre les entreprises d’investir ici au lieu de le faire aux États-Unis. Et comme le gouvernement américain bloque la nomination de nouveaux arbitres à l’OMC en guise de protestation contre cette instance jugée inéquitable, les chances d’un recours positif en dernière instance s’amoindrissent pour les pays moins puissants.

Par ailleurs, la pression augmente ici même, au Canada, pour qu’Ottawa sacrifie la gestion de l’offre en agriculture comme preuve de bonne volonté. Dans la presse du Canada anglais, l’agriculture ne fait pas le poids devant la menace de voir l’industrie de l’automobile subir des tarifs de 25 %.

Après avoir subi la concentration de l’industrie de l’automobile en Ontario et les attaques répétées contre Bombardier, après avoir vu les dizaines de milliards en dépenses militaires lui échapper, le Québec doit plus que jamais se tenir debout devant la menace d’une entente sacrifiant son agriculture, sa forêt, son papier, son aluminium, et quoi d’autre encore, en échange d’un deuxième sauvetage in extremis de l’industrie de l’automobile ontarienne. Libéraux et conservateurs fédéraux auront besoin de l’Ontario pour être élus l’an prochain, mais ils auront aussi besoin du Québec. À eux de s’en souvenir.

6 commentaires
  • Bernard Plante - Abonné 2 août 2018 07 h 47

    Toujours perdants

    Les Québécois ont été, sont et seront toujours perdants dans ce pays. Normal, les règles ont été à la base rédigées par et à l'avantage des gagnants de la bataille des Plaines d'Abraham. Tant que nous ne créerons pas notre propre pays, nous continuerons à être perdants. C'est assez simple à comprendre Il me semble.

    • Denis Larose - Abonné 2 août 2018 09 h 16

      Tant que Trump ne décide pas d'envahir tout le Canada.......

  • Gilles Bonin - Abonné 2 août 2018 08 h 44

    Mais pas d'illusion,

    les aspects agricoles particuliers du Québec seront, à la fin, largement sacrifiés au sauvetage de l'industrie automobile de l'Ontario. Et après quelques «éructations» québécoises, le bon petit peuple va rentrer dans son trou comme d'habitude - et ça ne m'étonnerait pas que de grosses concessions concernant l'eau y apparaissent aussi (même les porteurs d'eau vont perdre des plumes).

  • Cyril Dionne - Abonné 2 août 2018 09 h 39

    Le cycle de l’indépendance va revenir

    Le Québec a enregistré un surplus de 250 milliards durant les 10 dernières années dans les échanges commerciaux avec les États-Unis. 80% des exportations québécoises vont aux États-Unis. Les Américains veulent des ententes bilatérales avec leurs partenaires commerciaux. Il y a plus de sièges en Ontario qu’au Québec et les libéraux seraient tentés de sacrifier la gestion de l’offre en agriculture pour l’industrie automobile de l’Ontario.

    Voilà ce qui attend le prochain premier ministre du Québec. Quel triste héritage concocté par les libéraux du Québec. La souveraineté refera surface au Québec lorsque les gens réaliseront que l’économie, avec ses accords de libre-échange à l’emporte pièce à court terme, est dans une situation très vulnérable dans un Canada qui se fout d’eux

    • Huguette Proulx - Abonnée 2 août 2018 10 h 43

      Puissiez-vous avoir raison! Mais l'apathie maladive ambiante au Québec face à ces enjeux cruciaux me laisse dubitative...

    • Bernard Plante - Abonné 2 août 2018 12 h 00

      Mme Proulx, je préfère croire que l'apparente apathie actuelle n'est due qu'au fait que les Québécois, face à un monde qui se complexifie, observent, cherchent présentement à se redéfinir et à réfléchir à leur place sur l'échiquier mondial. L'apathie est, je crois, due à une période de profonde réflexion qui ensuite se traduira par un nouvel élan. Évolution oblige. Enfin je l'espère, car le rouleau compresseur médiatico-politique fédéraliste nous affaiblit à chaque jour un peu plus. Le temps presse.