Trans Mountain: le baron du pétrole

Le sort en est jeté. Aucune entreprise privée ne veut du pipeline Trans Mountain, de la firme texane Kinder Morgan. Ottawa doit maintenant s’en porter acquéreur. Son offre, annoncée à la fin mai, sera soumise sous peu aux actionnaires et approuvée d’ici la fin septembre. Après cette date, les Canadiens assumeront seuls les risques de ce coup de dés fédéral.

Kinder Morgan avait jusqu’à dimanche pour trouver un acheteur privé. Pour les inciter à se manifester, le gouvernement Trudeau avait promis de les indemniser contre toute incertitude juridique qui pèse sur le projet. Rien n’y fit. Il en aurait été sûrement autrement si le projet était rentable.

Le fédéral, lui, veut que ce projet se réalise pour des raisons avant tout politiques. Il veut affirmer son pouvoir quant aux provinces en matière de pipelines et préserver l’adhésion de l’Alberta au plan canadien de lutte contre les changements climatiques.

Les 4,5 milliards offerts à Kinder Morgan pour les infrastructures existantes et le projet d’expansion ne couvrent pas les coûts de construction ni ne mettent fin à l’incertitude qui a eu raison de la volonté de Kinder Morgan. Les manifestations se poursuivent, comme les actions devant les tribunaux, dont celui de la province de Colombie-Britannique, qui maintient avoir le droit, pour des raisons environnementales, de contrôler la quantité de bitume qui transitera dans le pipeline. Ottawa maintient le contraire, et l’affaire est devant la plus haute cour de la province.

L’opposition ne se limite pas à la côte ouest. Des militants de Greenpeace ont accroché une bannière à la tour du Stade olympique cette semaine pour enjoindre à Ottawa de reculer. Plus de la moitié des membres du Conseil jeunesse du premier ministre ont écrit à ce dernier pour lui exprimer leur « profonde déception », eux qui croyaient qu’il voulait d’abord investir dans les énergies propres. En plus, avec Trans Mountain, il rendra encore plus improbable le respect des cibles canadiennes de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Ottawa pourrait partager les risques avec l’Alberta et des communautés autochtones pour le projet, mais il a aussi sondé l’Office d’investissement du Régime de pensions du Canada (OIRPC). En entrevue à Reuters en juin, son président, Mark Machin, a dit : « Si c’est une occasion qui offre un retour décent, nous allons l’examiner. »

L’Office doit, au contraire, se tenir loin de ce projet de pipeline et se mettre au diapason des tendances à long terme afin de protéger le bas de laine des travailleurs canadiens, qui, pour la plupart, n’ont pas d’autres fonds de pension. Fort heureusement, les Québécois sont un peu plus à l’abri, puisque leurs pensions sont gérées par la Caisse de dépôt et placement du Québec. Elle, contrairement à l’Office, s’est dotée d’une stratégie climatique, dont l’objectif est de réduire l’empreinte carbone de ses investissements.

L’OIRPC et le gouvernement fédéral devraient suivre son exemple. Nombre d’analyses ont démontré que, si la planète veut limiter la hausse de la température mondiale à 2 degrés Celsius, une large partie des réserves d’hydrocarbures devrait rester enfouie. Le virage vers une économie faible en carbone, que tous les signataires de l’Accord de Paris disent vouloir prendre, exige un tel changement. Celui-ci se traduirait par contre par une dévalorisation de ces actifs inexploités du secteur pétrolier.

Le gouvernement Trudeau ne peut pas promettre un pipeline rentable et affirmer en même temps combattre efficacement le dérèglement du climat. La réussite de l’un contribuera à l’échec de l’autre. S’il est persuadé du contraire, qu’il en fasse la preuve et laisse l’Office en dehors de cette affaire fumeuse.

20 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 24 juillet 2018 00 h 51

    L'hypocrisie de Monsieur Trudeau!

    Merci, madame Cornelier, pour votre éditorial lucide et plein de bon sens. On ne peut pas servir deux maîtres: c'est ou l'environnement et le respect de l'Accord de Paris, ou la satisfaction d'une industrie mourante.
    Trudeau parle des deux bouts de lèvres. D'un côté, il veut absolument épargner l'environnement et de l'autre, il continue à investir l'argent des contribuables dans une industrie qui augmentera les effets de serre, contre la volonté des autochtones et de citoyens éclairés. Ce sont les contribuables qui vont payer la facture finale de cette folie.

    • Claude Bariteau - Abonné 24 juillet 2018 08 h 30

      Vous mettez le doigt sur un bobo qui a grossi avec Cop21 dont le gouvernement Trudeau fut signataire après s’être engagé à revoir l’évaluation du transport par oléoduc du pétrole albertain.

      Depuis quelques d’années, le pétrole des sables bitumineux alimente toutes les provinces, y compris le Québec avec les raffineries Suncor et Valero (https://www.neb-one.gc.ca/nrg/ntgrtd/mrkt/ftrrtcl/2016-04-29ndrstndngcrl-fra.html) et est une source de revenu pour les provinces productrices et le Canada.

      Le Canada roule avec le pétrole de l’Alberta et entend s’enrichir d’avantageen le vendant hors du Canada. D’où les projets d’oléoduc de TransCanada : Trans Mountain vers Vancouver, Keystone XL vers Steele City et plus au sud et Énergie Est vers Saint-John dont la demande externe a par contre chuté.

      Des trois, Keystone XL est en réalisation, le troisième, sur une voie de garage et le deuxième a reçu l'aval du Canada et le gouvernement Trudeau vient d’investir par intérêt national.

      Le motif est simple. Avec Keystone XL, le Canada devient captif du marché américain avec un prix de vente d’une vingtaine de dollars inférieurs à celui du West Texas Intermediate. Il doit donc exporter ailleurs et Vancouver est le point de chute vers des marchés plus lucratifs.

      L’enjeu de Trans Mountain est financier, car, sans lui, l’exploitation pétrolière du Canada ne pourra plus offrir des prix acceptables au Canada, ce qui limitera ses ventes internes rendant sa pertinence nulle.

      Le gouvernement Trudeau s’y est investi pour ces motifs. Aussi son discours et ses vues sur la protection de l’environnement résonnent creux, ce qui l’incitera à prôner la mise en place de mesures pan-canadiennes pour demeurer crédible.

      S’il le fait, à la crise constitutionnelle latente en Colombie-Britannique, une autre crise constitutionnelle surgira, fort probablement à partir de l'Ontario, ce qui semble le prix à payer pour que le Canada s'enrichisse, car le pétrole est son maître.

    • Serge Lamarche - Abonné 24 juillet 2018 14 h 04

      M. Bariteau, vous dites: «L’enjeu de Trans Mountain est financier, car, sans lui, l’exploitation pétrolière du Canada ne pourra plus offrir des prix acceptables au Canada, ce qui limitera ses ventes internes rendant sa pertinence nulle.»

      Ça ne semble pas avoir de sens. Les prix seront toujours acceptables sinon la production s'arrêterait pour l'exportation aussi.

    • Claude Bariteau - Abonné 24 juillet 2018 18 h 25

      Keystine XL et Enbridge 3 sont deux projets qui rendent le prix du pétrole canadien dépendant du marché américain où est exporté 99 % du pétrole par le Canada à un prix de 42,62 $ US le baril alors que le WTI est à 63,42 $ US selon l’économiste Gérard Fillion (https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1094266/pipeline-trans-mountain-interet-national-gerald-fillion).

      En exportant ailleurs, via Trans Mountain, le prix canadien serait en hausse, ce qui stimulera les investissements et les revenus du Canada. Aussi est-il vu d’intérêt national. Sans Trans Mountain, l’avenir du secteur pétrolier sera problématique parce que son développement ne sera assuré que par une hausse des prix à la pompe sur le territoire canadien, qui est alimenté par ce pétrole, ou une hausse du prix de vente aux États-Unis.

      La suite est facile à comprendre. La première hausse aura pour effet d’inciter l’entrée de pétrole des États-Unis ou d’ailleurs. La conséquence sera une baisse de l’exploitation des sables bitumineux car celle-ci est très couteuse. Quant à la deuxième, elle est difficilement imaginable.

      Sans Trans Mountain, il y aura hausse des prix à l'interne et cette hausse aura pour effet de rendre le pétrole produit hors Canada un concurrent de taille et le Canada, pour protéger son marché intenre n'aura de solution que d'augmenter les frais d'entrée de ce pétrole.

      Dans un tel cas, il est fort à parier que les provinces de l'est et la Colombie-Britannique chercheront à s'alimenter en pétrole étranger, voir américain.

      Pour moi, ça fait sens. Pour vous, non. Alors expliquez pourquoi les prix seront toujours acceptables sans Trans Mountain et pourquoi le Canada a chosi de faire du forcing avec Trans Mountain pour éviter leur hausse à l'interne ou se priver de revenu pour empêcher ces hausses.

    • Serge Lamarche - Abonné 25 juillet 2018 02 h 52

      Belle analyse mais qui contient beaucoup de suppositions. Le pétrole albertain n'est pas si cher à transformer en essence puisque leurs prix sont très tolérables en Alberta. Il est de plus déjà au pays. Les États-Unis achètent le pétrole albertain avec Keystone, donc il est encore compétitif. La seule raison de vouloir exporter via Transmountain est la grosseur des profits. À mon avis, les pétrolières nous volent avec des profits éhontés. Moins de profits, de toutes les compagnies, surtout grosses, veut dire que le client obtient plus pour son argent. Conclusion: les Libéraux sont dans les patates du gros profit, point.
      Et tout ça sans compter les risques de fuites.

    • Claude Bariteau - Abonné 25 juillet 2018 11 h 18

      Vos suppositions témoignent de votre niveau de connaissance.

      Je me permets d'autres précisions.

      Les provinces des prairies peuvent transformer le pétrole brut pour leurs fins dans des contextes de faible approvisionnement.

      Ailleurs au Canada, le pétrole brut des sables bitumineux n'est pas transformé, car les usines de transformation ne sont epas équippés pour le faire.

      Le prix du pétrole est établi sur le marché international. Il y a quatre références dont les prix différaient le 1er juin 2018 : le WTI du Brut non sulféré à Cushing (Oklahoma), le Brent la principale référene mondiale du pétrole brut à Sullom Voe (Royaume-Uni), le Western Canada Select un brut lourd à Hardisty en Alberta le prix du bitume implicite un dérivé du WCS auquel est ajouté un condensat pour le transport par oléoduc, la valeur du condensat étant soustraite pour fixer le prix.

      Alors, vendre sur le marché américain vis Keystone XL, c'est vendre le brut canadien auquel on extrait le condensat, ce qui explique son prix par rapport au WTI.

      Trans Moutain vise à corriger cet situation en mettant sur le marché international le brut des sables bitumineux et en obtenir le prix du Brent, ce qui augmentera les revenus du Canada.

      Les gains sont recherchés par le Canada, l'Alberta et les producteurs albertains, car ils alimentent l'exploitation des sables bitumineux mais aussi les coffres des gouvernements albertains et canadiens.

      La fin de votre commentaire est d'un autre ordre. Elle concerne plus le pouvoir des mutinationales et des gouvernements qui en tirent avantage. Diminuer les profits n'implique pas nécessairement plus de pétrole à moindre coût.

  • Serge Lamarche - Abonné 24 juillet 2018 03 h 29

    Outrage au bon sens et à l'intelligence

    Nous obliger tous à acheter l'oléoduc avec 4,5 milliards de nos dollars frise la folie. Nous sommes les actionnaires du gouvernement et Ottawa ne peut pas faire des dépenses frivoles comme ça sans nous consulter!

  • Brigitte Garneau - Abonnée 24 juillet 2018 04 h 46

    ON NE PEUT ÊTRE POUR LE VICE ET POUR LA VERTU À LA FOIS...

    Justin Trudeau ne semble pas comprendre qu'il est absolument impossible de plaire à tous. Son "manteau" de Premier Ministre est trop grand pour lui. Il devrait voir au bien-être de la société et des citoyens D'ABORD, mais ne semble pas le comprendre. Un gouvernement soit-disant élu démocratiquement devrait avoir un minimum de jugement. C'est un peu comme dire à un fumeur qui fume un paquet de cigarettes par jour, je vais t'aider à arrêter de fumer. Dorénavant, au lieu de fumer un paquet par jour, tu en fumeras deux. En bout de ligne, il n'y aura que des perdants. Le prix à payer sera énorme. Quelqu'un arrivera-t-il à faire entendre raison à ce gouvernement? Au fait, à quoi sert un ministère de l'environnement? À nourrir les pétrolières? Le bien-être des citoyens où est-il dans tout ça? Ce n'est certainement pas avec de la cupidité qu'on maintient une société en santé...

    • Cyril Dionne - Abonné 24 juillet 2018 13 h 36

      Mme Garneau,

      Notre adolescent de premier-ministre veut être tout pour tous alors qu'il n'est rien pour absolument personne. Il imagine qu'en se déguisant, tantôt en écologiste style COP21 de Paris et de l'autre, comme un cowboy de l’Ouest, qu’on peut être un écologiste vertueux tout en étant un capitalisme sans conscience. Aussi bien dire que l'Alberta produit du pétrole propre comme dans le style « clean coal » américain.

      Ouf. On n’est pas sortit du bois.

  • Raynald Blais - Abonné 24 juillet 2018 05 h 41

    Artifice de rhétorique

    «Le gouvernement Trudeau ne peut pas promettre un pipeline rentable et ...combattre efficacement le dérèglement du climat» (Manon Cornellier) ...

    ...à moins que ses promesses climatiques visent à cacher les intérêts qui l’animent, ceux d’une classe dépendante de l’augmentation de la plus-value pétrolière pour survivre. Il n’y a pas de contradiction entre agrandissement d’un pipeline et promesses climatiques lorsque les unes servent l’autre.

  • Pierre Deschênes - Abonné 24 juillet 2018 05 h 50

    Référendums

    Certaines décisions d’importance impliquant l’investissement des mpôts des citoyens de ce pays par le gouvernement fédéral devraient faire l’objet de référendums pan-canadiens. Je ne me souviens pas que l’on m’ait demandé la permission d’utiliser les impôts que j’envoie à Ottawa pour financer l’achat et la construction d’un pipeline.

    • Serge Lamarche - Abonné 24 juillet 2018 14 h 06

      Oui, exactement. Les gouvernements ne doivent pas avoir le droit de faire des dépenses extrêmes de la sorte sans consultation.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 24 juillet 2018 16 h 26

      Bien d’accord avec vous. Dans le présent cas, un référendum pan-canadien devrait être mis en place AVANT que le gouvernement fédéral fasse une ponction de cette envergure dans les impôts et taxes payées par les contribuables de ce pays. Ce serait là une vraie démocratie.