Premier Parlement: gommer l’histoire

Parcs Canada a refusé que le monument Le député arrivant à Québec soit installé là où il devait être, dans le parc Montmorency au coeur du Vieux-Québec, sur les lieux mêmes où ont siégé les élus du Parlement du Bas-Canada de 1792 à 1838. L’Amicale des anciens parlementaires du Québec et l’Assemblée nationale voulaient ainsi souligner le 225e anniversaire du premier Parlement de la nation québécoise.

La statue a plutôt été placée dans l’allée centrale de l’hôtel du Parlement, sur les terrains de l’Assemblée nationale, à un kilomètre du lieu historique. Et comme si on voulait rappeler l’assujettissement de la démocratie québécoise au pouvoir fédéral, c’est Patrimoine Canada qui a délié ses goussets pour financer — au coût de 225 000 $ — l’oeuvre, un agrandissement du bronze original conçu par le sculpteur Alfred Laliberté entre 1927 et 1931, comme le rapportait Le Devoir.

Le 6 juillet dernier, le président de l’Assemblée nationale, Jacques Chagnon, a inauguré le monument aux côtés du ministre fédéral de la Famille, Jean-Yves Duclos. Aveuglé par sa complaisance, le président s’est dit « très heureux » de la tournure des événements. Étrangement, il ne s’est pas adressé au gouvernement du Québec ni à sa Commission de la capitale nationale pour obtenir une aide financière. De mémoire d’homme, c’est la première fois qu’Ottawa subventionne l’Assemblée nationale.

Cette appropriation fédérale a toutefois déplu à certains membres de l’Amicale, dont les promoteurs du projet, les anciens députés péquistes André Gaulin et Matthias Rioux, qui ont refusé de participer à cette imposture historique.

D’aucuns n’y verront pas de quoi fouetter un chat : la présence du Député arrivant à Québec là où il n’a jamais siégé ne serait que vétille symbolique.

Or, l’histoire est faite de symboles, des symboles qui s’appuient sur des faits. Comme l’a rappelé Gaston Deschênes, l’ancien historien de l’Assemblée nationale, les premiers parlementaires québécois ont siégé pendant près de 50 ans là où se trouve aujourd’hui le parc fédéral Montmorency, au sommet de la côte de la Montagne, ce qui en fait « un lieu très symbolique ».

La raison invoquée par Parcs Canada pour justifier son refus d’accéder à la requête de l’Assemblée nationale ne manque pas d’ironie. Le parc Montmorency est réservé à la commémoration du Canada-Uni : son Assemblée législative a siégé sporadiquement à cet endroit moins de dix ans au total, entre 1852 et 1865.

Il est bon de rappeler que l’Union du Bas-Canada et du Haut-Canada a été imposée à la suite du rapport Durham dans le but d’assimiler les Canadiens français en bannissant la langue française de la législature et de réduire leur poids politique en les privant de leur Parlement et de leur majorité. Même Louis-Hippolyte La Fontaine, bien qu’il jugeât que les Canadiens français pouvaient tirer profit de l’Union, reconnaissait que le régime avait été conçu pour les écraser.

Ce que les autorités fédérales ne veulent pas commémorer au parc Montmorency, c’est tout le contraire : un Parlement contrôlé par les Canadiens français, lieu des combats des Pierre-Stanislas Bédard et Louis-Joseph Papineau du Parti canadien, rebaptisé Parti patriote. Qu’elles donnent toute la place à l’éphémère et bancal Canada-Uni est un choix politique qui n’est pas anodin. C’est la mémoire des patriotes qu’Ottawa refuse ainsi de rappeler au sein du Vieux-Québec, lui qui a la haute main sur la plupart des sites historiques d’importance de la capitale nationale.

Ottawa a la fâcheuse tendance de vouloir gommer l’histoire, de l’édulcorer afin de la rendre lisse et harmonieuse, tel un Tartuffe qui la réécrirait à sa convenance. On confine l’histoire à l’insignifiance, ce qui est une forme de mépris.

Tant pis si les touristes sont induits en erreur en croyant que le député du Bas-Canada dont ils contemplent la statue a siégé au Parlement qui se trouve derrière elle. Tant pis si la mémoire du premier Parlement du Québec est occultée dans le Vieux-Québec qu’ils visitent.

Et puisqu’il est question de symboles, cette affaire en recèle quelques-uns. Ottawa qui se sert de son pouvoir de dépenser pour s’approprier l’histoire du premier Parlement du Québec en la dénaturant. Et en la personne du président de l’Assemblée nationale, une élite veule et servile qui accepte, pour une poignée de dollars, de se soumettre à la volonté suprême et de flatter, avec moult salamalecs, la main qui la nourrit. Cela en dit beaucoup sur l’histoire de ce pays finalement.

Par respect pour la réalité historique, Ottawa devrait revoir sa décision. Une des pires choses qui peuvent arriver à un peuple, c’est que son histoire ne veuille plus rien dire.

21 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 21 juillet 2018 03 h 38

    Ne pas permettre...

    "Ne pas permettre.
    Démettre.
    Soumettre."

    Le peuple doit devenir seul souverain au et du Québec.
    Bien qu'ils soient élus pour représenter les électeurs d'une circonscription électorale, les députés du Canada monarchique n'en sont pas moins que les demandeurs au souverain et chef d'Etat canadien.
    Et comme tout demandeur, la meilleure manière d'obtenir satisfaction à une requête reste pour lui de ne demander que ce qui peut être accepter.
    Donc, ne jamais demander ce qui déplaît.
    Faudra bien que nous Québécois et eux Canadiens nous en acceptions la chose en nous y soumettant, pour vivre harmonieusement en Canada.
    Autrement, si l'uniformité nationale là-dessus ne se fait pas, la refusant, en réfutant les fondements en légitimité, c'est qu'il ne reste plus aux électeurs qu'à devenir (enfin) pleinement citoyens. Sans nuance d'exeption constitutionnelle en droit.
    Ce qui se fera par la proclamation politique unilatérale de l'indépendance politique véritable de leurs représentants.
    Responsabilité ministérielle entiière qui appartient seule à la République du peuple, par le peuple et pour le peuple appliquée à son territoire historique.
    Aux Républiques.
    Celle du Canada, elle qu'il ne m'appartient en rien de déterminer.
    Celle du Québec, elle pour laquelle et puisque comme tout individu qui identifie son existence au Québec j'ai légitimement toute ma place à justifier (petite, personnelle mais entière), je ne peut que travailler à sa venue.
    Pour refuser qu'il nous soit défendu.
    Pour affirmer la légitimité seule du droit des citoyens sur leur avenir collectif.
    Pour vivre debout et libre en tout.

    Merci de votre lecture.

    Et Vive le Québec Libre !


    Autrement,

  • Léonce Naud - Abonné 21 juillet 2018 03 h 58

    « Les enjeux de mémoire sont des enjeux de pouvoir politique. »


    « Les enjeux de mémoire sont des enjeux de pouvoir politique. » Frédéric Régent

    Guadeloupéen d’origine, Frédéric Régent est Docteur en histoire de l’Université Panthéon-Sorbonne-Paris I. Il est l'auteur d'Esclavage, métissage, liberté. La Révolution française en Guadeloupe, 1789-1802.

  • Claude Bariteau - Abonné 21 juillet 2018 04 h 57

    Premier parlement de la nation québécoise !!!!!

    Vous avancez que le Canada gomme l'histoire qui s'est déroulée au Québec. Je suis d'acord.

    Il importe par contre de ne pas gommer l'histoire au Québec en écrivant que le parlement colonial du Bas-Canada fut le premier de la nation québécoise.

    Ce parlement fut celui d'une colonie britannique. Les décisions de l'Assemblée législative pouvaient être renversées par un Conseil législatif de personnes nommées par le gouverneur, par le Conseil exécutif, aussi de personnes nommées, le gouverneur et, en dernière instance, le parlement du Royaume-Uni.

    Dans le langage politique, le premier parlement de la nation québécoise le sera lorsque les habitants du Québec créeront démocratiquement le pays du Québec.

    Actuellement, le parlement du Québec est celui d'une province. Il n'a pas le statut de l'Écosse, un État souverain intégré à ce titre au Royaume-Uni, qui fait de l'Écosse une nation membre du Royaume-Uni. Le Québec n'a pas ce statut ni cette appellation. L'y accoler est du gommage qui banalise le statut coloniale du Bas-Canada.

    Le Québec fut la colonie française du Canada, devenue colonie du Royaume-Uni et transformé en une province du Canada après sa fusion au Haut-Canada dans le Canada-Uni et l'insertion du Canada-Uni, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse dans le Dominion of Canada parce que le Royaume-Uni voulait éviter une guerre avec les États-Unis qui n'a pas prisé l'appui du Royaume-Uni aux sudistes et assurer la protection de son territoire au nord des États-Unis.

    Si je partage l'idée que le Canada doit revoir sa décision, c'est seulement pour révéler : 1) que le parlement du Bas-Canada était colonial, 2) que les dirigeants britanniques avec des alliés locaux ont renversé une décision de députés élus ayant l'appui des électeurs, 3) que le Royaume-Uni l'a fait pour conserver son contrôle colonial sur les habitants du Québec et 4) que le Canada poursuit dans cette veine.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 juillet 2018 07 h 05

    … mais … !?!

    « Par respect pour la réalité historique, Ottawa devrait revoir sa décision. Une des pires choses qui peuvent arriver à un peuple, c’est que son histoire ne veuille plus rien dire. » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

    Possible, mais, de l’état actuel des choses (brèves et indécises réactions politiques des membres de l’ANQ), Ottawa, ou cette « capitale » d’un pays si loin et si proche de nulle part, aurait intérêt de moins revoir sa décision que d’inviter le Québec à se libérer, à s’autodéterminer !

    Possible, mais, mais et …

    … mais … !?! - 21 juillet 2018 -

  • François Beaulne - Abonné 21 juillet 2018 07 h 57

    Il importe de dénoncer le gommage historique du fédéral

    Merci Monsieur Dutrisac de remettre les pendules à l'heure sur ce sujet qui est passé prequ' inaperçu dans l'actualité, non pas parce qu'il manque d'intérêt, mais surtout parce-que les médias complaisants ne l'ont pas relayé adéquatement. Pendant des semaines on a fait pleines pages de l'oeuvre SLAV de Robert Lepage sous prétexte d'appropriation culturelle par des blancs de l'histoire de l'esclavage dont les noirs nord-américains se réclament les principales victimes, alors qu'on laisse passer avec complaisance cette appropriation historique de l'histoire de la majorité d'origine française du Québec par la majorité anglo-saxenonne qui contrôle le gouvernement fédéral. Deux poids, deux mesures! Et que dire ce gommage historique sousjacent à toutes les 'célébrations' du 150ème anniversaire du Canada l'an dernier où Radio-Canada/CBC nous ont ennuyé pendant toute l'année avec leur série dénaturée et lessivée de l'hisoire du Canada où la grande déportation des Acadiens a été soigneusement ignorée ainsi que les atteintes systématiques aux droits des minorités francophones hors Québec.
    Pour une relecture plus honnête et respectueuse de la véritable histoire qu'a cherchée à occulter le fédéral vous pouvez vous référer à 'L'Autre 150ème', publié l'an dernier par les éditions Québec-Amérique sous la direction des historiens Michel Sarra-Bournet et Gilles Laporte.