Itinérance: enfin dans ma cour!

Un projet de centre de jour pour sans-abri sur le Plateau-Mont-Royal se heurte à une résistance des citoyens et des commerçants du coin, qui craignent une présence gênante dans le quartier et l’apparition soudaine d’une série de problèmes. Mais le syndrome du « pas dans ma cour » est contraire à toute politique d’action en itinérance, dont l’un des buts premiers est de favoriser la cohabitation sociale.

Ils ont fait vibrer leurs inquiétudes au micro du conseil d’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, à Montréal, en début de semaine dernière. Commerçants de l’avenue du Parc, résidents des environs, porteurs d’un refrain connu : bravo pour ce merveilleux projet de soutien aux clientèles vulnérables, mais… pourquoi chez nous ?

La relocalisation du centre de jour pour itinérants La porte ouverte (The Open Door) de Westmount aux limites du Plateau nourrit les craintes des occupants du secteur. Avec l’arrivée prévue d’une ou deux centaines de sans-abri fréquentant le sous-sol de l’église Notre-Dame-de-la-Salette, en septembre, ils ont peur de soudainement se retrouver en paysage méconnu : hausse de la criminalité, problèmes de violence et d’abus de substances, salubrité menacée, vols à l’étalage, etc. Les itinérants sont déjà nombreux à errer dans les environs, disent-ils, n’en rajoutez pas, la cour est pleine.

On ne peut reprocher à ces citoyens une bouffée d’inconfort devant l’inconnu et un brin d’inquiétude pour leur espace civique. Mais ne se fourvoient-ils pas en imaginant le pire ? C’est peut-être précisément le mieux qui les attend au détour, car la clientèle qu’ils redoutent est déjà installée dans le quartier, mais sans soutien.

« Et si vous vous demandiez comment les choses vont s’améliorer au lieu d’empirer ? » a répondu mardi Maeva Vilain, conseillère d’arrondissement du district Jeanne-Mance, qui faisait face au barrage de questions aux côtés du maire Luc Ferrandez. Voilà une réflexion sensée qui se marie parfaitement à la raison précise pour laquelle l’organisme La porte ouverte a choisi ce lieu, aux confins de l’arrondissement Ville-Marie, là où 50 % de la population itinérante de Montréal erre sans toit.

Le plan d’action montréalais en itinérance 2018-2020 a pointé ces environs comme le bassin où l’on retrouve la plus importante présence d’itinérants d’origine inuite, et La porte ouverte connaît très bien ce groupe, qui compose 40 % de sa clientèle. Les Inuits ne représentent que 10 % des autochtones à Montréal, mais ils sont 40 % des itinérants dénombrés en 2015.

Leurs besoins sont immenses. Des 1100 Inuits qui se retrouvaient à Montréal en 2012, seule la moitié y était pour études ou emploi, l’autre moitié fuyant l’extrême pauvreté du Nord dans l’espoir d’un Sud plus clément. Marginalisée sur le plan socioéconomique, sans logis potables en guise de repère quotidien, grevée par des problèmes de santé physique et psychologique et de dépendance, cette population subit en outre les préjugés associés aux groupes autochtones. Marginalisés dans leur marginalité.

Les organismes de soutien en itinérance (on en compte une centaine sur l’île de Montréal) non seulement suppléent aux besoins de base (nourriture, vêtements, chaleur, accès sanitaire), mais offrent également un tremplin vers une possible sortie de la rue. Il s’agit là du socle de tout plan d’action destiné à soulager les personnes itinérantes et, par ricochet, la ville.

Le syndrome du « pas dans ma cour » ne peut soutenir la force inébranlable de quelques principes : le fait de considérer tous les citoyens, itinérants compris, comme des citoyens à part entière, capables de s’extirper d’un faux pas pourvu qu’on leur en donne la chance. Le fait de faire de l’atténuation du phénomène des sans-abri une affaire collective, quitte à favoriser les interactions entre résidents, commerçants et sans-abri plutôt que de mener une chasse aux sorcières. Le fait de miser sur une approche de soutien et d’accompagnement, la majorité de ces centres de jour étant la façade d’une offre de services beaucoup plus vaste.

Le maire Luc Ferrandez, impuissant face à ce projet privé ficelé entre une église et un organisme communautaire, sans la moindre prise réglementaire ou financière pour l’arrêter, avait lui aussi une invitation à la tolérance à formuler à ses citoyens. Et même un succès à présenter, la Maison des amis, sise en plein quartier résidentiel aux abords d’une école !

La rengaine du « pas dans ma cour » n’a rien de très original, car nombre de projets destinés à des clientèles vulnérables ou malades ont provoqué les hauts cris dans le passé. Les inquiets de l’avenue du Parc devraient changer leur perspective : l’arrivée prochaine de ce centre est la promesse de soutien pour leurs colocataires. Enfin, dans ma cour !

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